Franc CFA: pourquoi y a-t-il entourloupe?

Par le Dr. Fred EKA

Jérôme Bosch, L‘Escamoteur , 1505. Le joueur se fait voler sa bourse par ceux qui lui font croire qu’ils vont lui faire gagner de l’argent… Et comme dirait le Pr Joseph T. Pouemi cité plus bas, il faut qu ‘« en Afrique la monnaie cesse d’être le territoire du tout petit nombre de « spécialistes » qui jouent aux magiciens »


Le docteur en économie Dr Fred Eka a rédigé cet article sur le franc CFA inspiré de nos écrits, introduisant notamment l’idée qu’on ne peut sortir d’une situation d’esclavage monétaire sans une politique volontariste de développement et d’investissements physiques à long terme – au risque d’y retourner. Puissent de plus en plus de citoyens, penseurs, hommes politiques, continuer à se munir de ces idées et les faire circuler pour bâtir l’Afrique de demain. A partager, donc!

La France contrôle la monnaie de près de 180 millions d’habitants sur cette planète ! Cela s’appelle la zone franc CFA, du nom de la monnaie qui circule dans quatorze pays d’Afrique francophone. Les États qui relèvent du franc CFA n’ont aucune maîtrise de leur monnaie, ni de leur déficit, ni de leurs dépenses, ni de leur budget, ni de leur crédit public.

Quelles que soient les divergences d’opinion sur le sujet, elles renvoient le plus souvent à ce compte d’opérations du Trésor public français. Au moment où les débats se font incessants sur ce vieux « serpent de mer » qu’est le FCFA, il m’a semblé opportun de faire un état des lieux exhaustif du FCFA et de voir dans quelle mesure les pays d’Afrique francophone, pour parachever leurs processus de développement, doivent inévitablement renouer avec leur souveraineté monétaire et définir les alternatives idoines pour sortir de cette monnaie.

Comprendre les difficultés de l’Afrique francophone par la monnaie

La monnaie n’est pas seulement un moyen essentiel de « comprendre les douleurs de l’Afrique », mais elle doit être considérée comme un « phénomène social par essence », selon le Pr. Joseph T. Pouemi [1]. A ce titre, elle est l’élément clé de toute souveraineté nationale car de son allocation dépend le futur que l’on envisage pour son pays.

Il n’est donc pas surprenant que certains décideurs instrumentalisent la compréhension des mécanismes monétaires, en l’occurrence le FCFA, pour maximiser ses avantages au grand détriment des populations. D’ailleurs, l’auteur [1] souligne qu’il faut qu« en Afrique la monnaie cesse d’être le territoire du tout petit nombre de « spécialistes » qui jouent aux magiciens ». Le franc CFA est en fait un instrument de la forte présence française en Afrique… La France est le seul pays au monde à avoir réussi l’incommensurable : celui de faire circuler sa monnaie dans des « pays politiquement libres ».

Aujourd’hui, quarante ans après, la situation de dépendance de l’Afrique francophone n’a pas changé. Les États qui relèvent du franc CFA n’ont aucune maîtrise de leur monnaie. Le Trésor public français supplante les banques centrales africaines, notamment la BEAC et la BCEAO, ce qui est une incongruité à la souveraineté des États.

L’ambiguïté de l’État français

Le franc CFA [2], fut instauré le 25 décembre 1945, par l’article 3 du décret 45-0136, publié au Journal officiel du 26 décembre 1945. Au même moment la Banque de France a été nationalisée par la loi 45-15. Il convient de rappeler qu’il existe deux zones bien distinctes : la CEMAC (Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale) et l’UEMOA (Union Économique et Monétaire Ouest Africaine), disposant chacune de leur Banque centrale, respectivement la BEAC (Banque des États de l’Afrique Centrale) et la BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest). A titre d’exemple, le conseil d’administration de la BEAC est composé de 14 administrateurs chargés de la gestion du franc CFA dont 2 représentent… la République française ! Sapristi : la France détient un droit de veto statutaire sur le franc CFA! Ainsi il est précisé que le Conseil d’administration de la BEAC « délibère valablement lorsque au moins un administrateur par État membre et un administrateur français sont présents ou représentés. »

Le « fameux » compte d’opérations du Trésor public français

Il est loin de faire un consensus et fait l’objet de plusieurs critiques au cœur de plusieurs controverses. Pour les uns, il doit purement et simplement être fermé, pour les autres c’est le seul compte qui pose problème parmi tant d’autres.

Rappelons que la France, par le ministre de l’Économie et des finances de la République Française, Valéry Giscard d’Estaing, ainsi que le président du Conseil d’administration de la Banque des États de l’Afrique Centrale, Paul Moukambi, a signé avec les pays africains, le 4 décembre 1973, une convention visant à « mettre en commun leurs avoirs extérieurs dans un fonds de réserves de change. Ces réserves feront l’objet d’un dépôt auprès du Trésor Français, dans un compte courant dénommé « compte d’opérations ». L’objectif officiel étant de répondre aux besoins de trésorerie, et d’honorer leurs engagements auprès de leurs créanciers. En contrepartie, la France garantit une convertibilité illimitée du franc CFA en euros (voir articles 2, 9 & 15 des accords de partenariat économique et l’article 27 de la convention régissant l’UMAC).

En d’autres termes, la gestion du franc CFA consiste ni plus ni moins qu’en une « curatelle » des pays francophones africains, tenus de tendre la main à l’État français… pour obtenir leur propre argent, et réaliser leurs propres investissements afin de dynamiser le développement économique de leurs pays !

Nous pouvons donc voir dans ce mécanisme une source illimitée de devises pour la France. En effet, étant donné que la France est historiquement le principal partenaire et investisseur des Pays Africains en Zone Franc (PAZF), la création de richesses en franc CFA lui a permis d’accumuler massivement des devises, notamment grâce à une liberté de rapatriement des capitaux sans restriction que légalisent les principes régissant le franc CFA. Ces comptes d’opérations seraient d’autant plus rentables qu’ils ont été excédentaires jusqu’en 1980, puis de nouveau après la dévaluation de 1994, décidée par la France, qui a réduit la valeur du franc CFA de moitié. La garantie totale du franc CFA accordée par la France est donc aujourd’hui factice puisqu’il est peu probable que les pays de la zone franc fassent faillite.

Or, force est de constater que la France décroche en Afrique francophone. Les parts de marché à l’exportation de la France en Afrique ont été divisées par 2 depuis 2000, passant de 11 % à 5,5 % en 2017 selon la COFACE. En réalité, la défaillance de ce système s’explique par le fait que les comptes d’opérations du Trésor français considèrent l’ensemble des PAZF comme une seule entité. Par conséquent, des pays ayant une balance commerciale excédentaire payent pour des Etats déficitaires qui ont ainsi la possibilité de s’endetter puis de faire payer le fardeau de la dette à d’autres pays avec qui ils partagent la même zone monétaire.

En d’autres termes, les mécanismes sont tels qu’ils encouragent une forme de paresse économique. De nombreux pays africains sont, de ce fait, devenus des importateurs nets de biens de consommation et vivent au-dessus de leurs moyens, sans que cela ne transparaisse au niveau des statistiques de la zone monétaire. On pourrait finalement penser que ces PAZF déficitaires bénéficieraient davantage du franc CFA, mais ce sont les mêmes qui, aujourd’hui, ne parviennent pas à développer leur secteur industriel, abandonnent leurs PME locales en grande difficulté et ne parviennent pas à rivaliser avec les importations bon marché venant de Chine. D’ailleurs, cinq des pays les plus pauvres du monde sont dans la zone CFA ! Quant aux neuf autres, ils sont pour la plupart listés comme des « pays pauvres très endettés ».

Une déficience monétaire imposée: la dévaluation de 1994

Tout d’abord, une dévaluation est toujours décidée discrètement (parfois lancée comme une boule puante pour voir la réaction des populations) par les gouverneurs respectifs de la BEAC et la BCEAO, afin d’éviter avant la dévaluation une fuite massive des capitaux vers l’Europe, de peur que les détenteurs ne les rapatrient ensuite. La dévaluation de 50 % en 1994 a cassé l’émergence d’une classe moyenne en Afrique francophone et servi uniquement les intérêts des multinationales, notamment françaises, qui peuvent rapatrier leurs capitaux et bénéficient de l’absence de risque de change et des élites africaines au pouvoir, qui, pour la plupart, rapatrient leurs avoirs dans des paradis fiscaux et s’achètent des biens immobiliers en Europe, trahissant ainsi un manque de confiance dans l’avenir de leurs pays.

Le problème majeur d’une dévaluation dans des pays de la zone CFA est l’augmentation immédiate du prix des produits d’importation, comme les médicaments, le riz et autres denrées alimentaires de première nécessité. Sachant que l’Afrique est le premier importateur de riz dans le monde.

D’ailleurs le Professeur Agbohou parle de « pompe aspirante des matières premières » (Avant la dévaluation de 1994 : 1 franc français = 50 FCFA = 1 ananas ; Après dévaluation de 1994 : 1 franc français = 100 FCFA = 2 ananas ; Passage à l’euro : 1 euros = 656 FCFA = 12 ananas ; Si re-dévaluation : 1 euros = 1000 FCFA = 20 ananas).

Reprenons la démonstration faite par Sébastien Périmony en considérant que 1 euro = 1000 FCFA après la dévaluation. Alors une autre difficulté serait la forte hausse de l’endettement des pays de la CEMAC et de l’UEMOA concernés par cette monnaie, car si le pays a une dette de 1 milliard d’euros vis à vis de ses créanciers, soit dans sa monnaie 656 milliards de FCFA, après la dévaluation sa dette s’élèvera à 1000 milliards de FCFA. Par contre, l’État français peut se désendetter sans difficulté. Puisque si sur ses comptes figurent 656 millions de FCFA, c’est à dire 1 million d’euros avant dévaluation, après cette dernière la même somme (656 millions FCFA) sera de 560 000 euros.

Il convient de souligner qu’avant 1973, pour 100 milliards de FCFA de recettes, 100 milliards allaient directement sur les comptes d’opération gérés par le Trésor public français, soit 100 %. Depuis lors, malgré les réticences, une première réforme en 1973 a fait baisser le taux de transfert à 65 %, puis en 2005 à 50 % [3]. Enfin, le consensus de Washington a contribué à cette fragilité des économies des pays de la zone franc CFA à travers des coupes budgétaires drastiques en matière d’éducation, sur le plan social et de l’infrastructure, avec comme conséquence plusieurs inégalités sociales entre les populations. En effet, il a encouragé une politique d’exportation des matières premières et d’importation de produits alimentaires au détriment de la compétitivité.

Enfin, le gigantesque projet des Nouvelles Routes de la soie et la présence chinoise font entrer l’Afrique dans l’ère industrielle, mais si les pays de la zone franc CFA veulent participer pleinement à cette révolution, ils doivent impérativement recouvrer leur souveraineté monétaire car sans crédit, il n’y a pas de développement [4].

Sortir du FCFA oui mais comment ?

S’il est vrai que la politique monétaire actuelle joue effectivement son rôle de stabilité des prix, néanmoins ses marges de manœuvre demeurent sous-exploitées, notamment à cause de la prééminence de l’objectif de défense du taux de change fixe avec l’euro, au détriment du financement de l’économie intérieure des PAZF. En fait cette monnaie n’a induit aucune transformation structurelle des économies des PAZF et les échanges intra-communautaires dans les zones CFA demeurent faibles, de l’ordre de 15 %, contre plus de 60% dans la zone euro.

Vue qu’elle est arrimée à l’euro, elle est de fait trop forte pour les économies des PAZF car elle agit comme une taxe sur les exportations et une subvention sur les importations. Les réserves de change déposées au Trésor public français, censées assurer la stabilité du système, empêchent les États de réinvestir dans leurs propres économies dont plusieurs sont en difficulté. Les billets et pièces CFA sont fabriqués exclusivement en France (à Chamalières) [5], ce qui conforte la subordination à la France et réduit fortement l’indépendance des PAZF.

Enfin, la convertibilité du franc CFA avec le seul euro favorise les firmes occidentales, notamment françaises au détriment d’autres entreprises qui souhaiteraient investir en Afrique, ce qui constitue un frein à la concurrence libre [6].

Toutefois, j’ai pu identifier quelques leviers qui pourraient accompagner un processus d’une réforme monétaire pour tous les PAZ. A court terme : on peut envisager d’utiliser les réserves monétaires pour financer des projets d’infrastructures régionales, ou pour servir de garantie à des prêts. Les dirigeants des PAZF doivent accorder une priorité à de grands projets communs liées au développement économique comme la grande muraille verte de Dakar à Djibouti pour arrêter la désertification, le projet Transaqua pour revitaliser le lac Tchad, Africarail étendu pour le désenclavement et le commerce intracommunautaire, le projet Faguibine d’aménagement des cinq lacs du nord du Mali afin de créer une surface agricole d’un million d’hectares et faire de cette région le grenier de l’Afrique de l’Ouest. Faire fabriquer la monnaie non plus par la Banque de France, mais par un prestataire africain choisi à l’issue d’un appel d’offre. De toute évidence, le lieu de fabrication devra être en Afrique mais hors de la zone franc pour éviter les risques de conflits d’intérêts. De manière symbolique, renommer la monnaie commune de manière à lui enlever toute connotation coloniale. Dans un second temps, on pourrait envisager de remplacer le compte des opérations par un compte d’avances auprès de la Banque de France. Puisque la divergence des intérêts au sein des zones monétaires crée un problème de coordination qui rend très peu probable la suppression « à ce jour » du compte d’opérations.

Compte tenu de tous ces éléments, il serait illusoire de penser que sortir du franc CFA est une solution idoine. Une monnaie n’a de valeur que si elle est « indexée » sur des richesses physiques présentes et à venir et sur l’introduction de nouveaux moyens de productions. A ce titre, la sortie du franc CFA ne peut être plausible qu’avec des projets de développement pour l’Afrique (projet Transaqua, Faguibine, etc.) et l’émergence de réelles capacités nationales sur le plan scientifique et technologique. Dans tous les cas, la mise en œuvre de ce processus de sortie du FCFA dépend uniquement de la volonté politique des chefs d’États de la zone franc et non de la France.

[1] Joseph Tchuindjang Pouemi(1981), « Monnaie, servitude, liberté : la répression monétaire en Afrique ».

[2] Franc de la Coopération Financière en Afrique

[3] Sébastien Périmony (2019), « Franc CFA: c’est quoi (vraiment) le problème? »

[4] Jean Bodin (1576) : « La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une République.»

[5] Ville en Auvergne, où est fabriqué le franc CFA.

[6] Kako Nubukpo (2019), « Initiative des Etats généraux du franc CFA et des alternatives ».

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