Assemblée nationale : Jean-Paul Lecoq dénonce la Françafrique

Le 28 mars 2019, le député français Jean-Paul Lecoq (Gauche démocrate et républicaine), membre de la Commission des Affaires étrangères, est intervenu au Parlement à l’occasion du vote de l’accord de défense entre la France et le Nigeria. Il a déclaré que son groupe ne voterait pas contre la loi mais s’abstiendrait, et en a exposé les motifs, dénonçant de manière courageuse et avec précision les agissements de la Françafrique.

Nous avons décidé de transcrire l’essentiel de son intervention, en effet nous jugeons qu’elle doit circuler bien au-delà de l’hémicycle. Attention l’ordre chronologique n’est pas forcément respecté, en effet nous nous sommes appuyés sur le compte rendu et les découpages vidéo du site de Jean-Paul Lecoq.

(…) Je rassure ma collègue, je ne voterai pas contre ce texte [l’accord de défense entre la France et le Nigeria, ndt] Je reste avec des inquiétudes, je les ai exprimées, je vais continuer à les exprimer mais j’ai bien mesuré l’intérêt de ce nouvel accord pertinent par rapport au Nigeria (…)

Au sujet de l’accord de défense France/Nigeria

Proposition d’élargir le G5 Sahel

(…) Permettez-moi de revenir maintenant plus précisément sur le fond de cet accord. Il est issu de la prise de conscience en 2014 que le terrorisme transfrontalier au Sahel autour du lac Tchad et au Sahara pouvait largement déborder au Nigeria. Et que malgré l’absence d’une influence politique de Paris sur Abuja, il fallait se rapprocher pour lutter ensemble contre Boko Haram, qui sévit dans la zone sahélienne du lac Tchad. Mais le Nigeria, bien qu’un État frontalier du Sahel, ne fait pas partie du G5 Sahel.

Or la rapporteur l’a dit tout à l’heure – et ça faisait partie de mes propositions en commission – pourquoi ne pas élargir ce G5 Sahel au Nigeria ? Cela permettrait de prendre le problème de manière plus globale ; et comme je l’avais souligné aussi en commission, je propose égalementque la réflexion sur le Sahel soit totale et d’y inclure aussi la République arabe sahraouie démocratique, qui est qui est aussi sur ce territoire. En effet cet État joue un rôle majeur à la frontière sud du Maghreb pour endiguer les trafics qui passent par le Sahel et le Sahara. Il pourrait être intéressant que le G5 Sahel devienne un G7 Sahel – et je vois que j’ai déjà des supporters dans ce domaine – plus important, plus inclusif aussi et permettant de couvrir une plus grande zone qui fait face à des problématiques similaires, notamment concernant les trafics illicites d’êtres humains, de drogues ou d’armes.

Risque d’une pénétration politique et militaire du Nigeria par la France

Outre cette question du G7 Sahel, cet accord touche à la question de l’intensification des relations militaires entre nos deux pays et notamment à travers l’autonomisation de l’armée nigériane. Et cette autonomisation est une course d’influence politique et militaire, et vous le savez, puisque les armées, une fois formées par un État, avec le matériel de cet État, prenne ses réflexes, prennent donc son matériel et restent donc sous influence. Et la France n’est pas en reste avec cet accord qui lui ouvre la porte d’un pays peu réceptif actuellement à son influence. Cela nous laisse penser que cet accord permet aussi à la France de pénétrer sur le marché de l’armement du Nigeria pour trouver un nouveau débouché pour l’exportation de ses armes. S’agissant du Nigeria il faudra rester extrêmement vigilant sur les actions de l’armée nigériane.

Risque de cautionner les dérives de l’armée nigériane

A plusieurs reprises des ONG ont alerté sur des exactions de l’armée contre des populations civiles ; sur des exécutions extra-judiciaires, des tortures et des enlèvements de supposés membres de Boko Haram. Le cas du bombardement accidentel par l’armée nigériane d’un camp en janvier 2017 (je ne reste que sur des exemples récents) (…), qui a fait 234 morts, dont 9 travailleurs humanitaires, en en en blessant 100 autres, est très inquiétant. En avouant qu’elle avait confondu ce camp de déplacés avec un camp d’insurgés, l’armée a démontré qu’elle pouvait être dangereuse pour la population civile. Vous me rétorquerez « raison de plus pour les former », cela évitera qu’ils ne fassent des erreurs (…) La représentation nationale devra donc redoubler de vigilance dans le cadre de cet accord avec un pays dont l’armée semble très violente contre les populations civiles. Ce à quoi s’ajoute l’opacité des ventes d’armes françaises dont on espère qu’elles ne serviront pas à commettre des crimes de guerre.

Le scandale de l’opacité des exportations d’armes françaises

De ce point de vue, le cadre juridique des exportations d’armes en France est inquiétant – et peut-être que s’il était réformé on aurait une autre attitude ici et d’autres interventions. Les licences françaises sont gérées uniquement par l’exécutif sous le sceau du secret défense (…) mettant totalement hors jeu le Parlement. Députés et sénateurs n’ont aucune visibilité sur ce processus contrairement à d’autres pays proches de nous comme le Royaume-Uni, la Suède, et les Pays-Bas. En France seul un rapport sur l’exportation des armements est exigé du ministère des Armées sans que rien ne l’oblige à respecter les délais de parution annuelle.

A contrario le Royaume-Uni doit présenter cela tous les trimestres et doit s’y astreindre. Les détails de ce qui est exporté au Royaume-Uni sont également donnés, contrairement à la France où le catégories floues sont de rigueur. La Suède quant à elle dispose d’un véritable contrôle du Parlement par le biais de la présence de députés au sein de l’organe de contrôle des ventes d’armes. Sur ce point, par exemple, le Royaume-Uni est aussi très avancé avec un système de contre-rapport, qui peut -être fait et publié officiellement si le Parlement estime que les exportations d’armes n’ont pas été suffisamment bien présentées à l’exécutif.

Nous sommes bien loin de tout cela en France et il est regrettable que bien trop peu de députés y soient engagés pour plus de transparence sur ce sujet notamment en lien avec le massacre perpétré par l’Arabie saoudite sur des populations civiles au Yémen, potentiellement avec des armes françaises. Il serait en effet fondamental et très instructif de pouvoir lancer la commission d’enquête sur les ventes d’armes au Yémen. Le fait que cette demande n’ait toujours pas abouti est peut-être un silence coupable.L’exportation d’armement en direction du Sahel devrait être beaucoup stricte et contrôlée pour que nous évitions le drame libyen (…) où nous voyons aujourd’hui des groupes armés totalement incontrôlables, qui ont bénéficié des armes françaises parachutées par le président Sarkozy, pour faire tomber le régime de Kadhafi.

Sur ce point je souhaite que la représentation nationale soit extrêmement vigilante avec les armes que notre pays exporte dans la zone de l’Afrique de l’Ouest. Et je souhaite également que nous puissions avoir une réelle réflexion pour réformer la politique d’exportation d’armement de la France en contraignant l’exécutif à plus de transparence et à faire rentrer la représentation nationale en nombre pour son contrôle. La majorité n’a que mot de contrôle à la bouche lorsqu’il s’agit du Parlement, feignant d’ignorer que lorsqu’il s’agit du pouvoir législatif que nous détenons du peuple devrait être mis en avant. Eh bien ici voici un véritable cas pratique qui serait bien loin d’être cosmétique.

Au sujet du lac Tchad et des causes des conflits en Afrique de l’Ouest

(…) Ce phénomène [de la désertification des terres au Mali] est dramatique parce qu’il a provoqué ces mouvements de population et leur appauvrissement. En migrant, ces populations sont entrées en concurrence pour l’usage des sols, notamment entre pastoralisme et agriculture, ce qui a occasionné des tensions comme la semaine dernière au Mali. La situation du lac Tchad est similaire alors que ce bassin fournit de l’eau à près de 30 millions d’habitants sur les quatre pays bordant les rives de ce lac. Avec le dérèglement de ce système, le fort risque d’appauvrissement des populations en lien avec les problèmes d’approvisionnement en eau, notamment dans l’agriculture, apparaissent. Et lorsque les conflits d’usage s’implantent dans une zone aussi appauvrie, les risques de recrutement au sein des groupes criminels augmentent, comme Boko Haram qui tient un véritable bastion – et c’est un bastion idéologique qui s’appuie sur la misère des gens et sur la pauvreté (…). Ce bastion il le tient autour du lac Tchad, et il est maintenant actif dans plusieurs pays du Sahel, comme le Tchad et le Niger.

Intérêts et limites de l’accord de défense France/Nigeria

Cet accord de coopération militaire avec le Nigeria est donc d’une portée limitée, voire apparaît parfois dangereux au regard de ce que je vous expliquais concernant l’armée nigériane. Il permettra peut-être d’améliorer les réponses directes aux attaques de pirates dans le Golf de guinée – c’est une bonne chose – ou sur les rives du lac Tchad – mais ne permettra jamais de résoudre les vraies causes du mal. Parce que les grands problèmes (…) sont profonds, ce qui mériterait de mobiliser toutes l’énergie de notre diplomatie, le réchauffement climatique, les instances multilatérales, le monopole de certains produits de consommation locale, les services publics, l’agro-alimentaire et le fait que les paysans pourraient aussi reprendre la conquête de leurs graines.

Pour conclure, trois éléments nous portent à nous abstenir sur ce texte, Madame la rapporteur. D’une part laviolation des droits de l’Homme menée par l’armée nigériane depuis plusieurs années dans le cas du conflit avec Boko Haram. D’autre part nous nous demandons si l’intérêt de cet accord n’est pas principalement tourné vers l’exportation d’armement que nous regretterions et enfin la sécurisation juridique et judiciaire des rapports entre nos deux armées qui coopèrent déjà sur le terrain, nous amène à ne pas nous prononcer contre ce texte.

Au sujet de la Françafrique

Il semble que la France, comme d’autres puissances, ait envie de se positionner pour partager le grand gâteau nigérian disposant de gigantesques réserves de pétrole et d’hydrocarbures en général, principalement situées en mer et qui nécessitent d’être sécurisées avant d’envoyer les entreprises françaises les exploiter – car cette zone est l’une des plus fréquentées au monde par des pirates. Les ambitions de la France en Afrique ne manquent donc pas, tout comme elles ne manquaient pas hier. Et les accords de défense d’hier étaient le prolongement de la France dans ses anciennes colonies, par le biais d’une présence militaire de Paris sur place disposant, en échange d’une protection du régiment politique, de la formation des cadres militaires et de la fourniture des armes, d’un monopole à l’accès aux ressources naturelles.

La présence militaire française en Afrique a perduré au-delà de la colonisation du fait de ces accords. La France est intervenue 60 fois dans 24 pays en 60 ans. Pour le plus grand bien des potentats africains et pour la préservation des ressources naturelles jugées indispensables à l’économie française. C’est ça la Françafrique. Et tout cela perdure malgré les vœux hypocrites de chaque président de la République française d’en finir avec les liens opaques qui unissent la France et les dirigeants de ses anciennes colonies.

L’affaire Bouaké

Et si d’aventure un pouvoir africain montre ne serait ce que quelques velléités d’indépendance – comme cela a été le cas en Côte d’Ivoire, à l’issue des élections de l’an 2000 – l’assurance-vie de la présence militaire française se transforme en facteur de déstabilisation et d’affaiblissement pour ce pouvoir. A ce sujet permettez-moi de vous interroger sur le rôle exact de la France dans le bombardement de Bouaké en 2004 et des événements qui s’en sont suivis, Madame la Ministre. Je note à ce sujet que dans la procédure qui concerne le bombardement, la juge d’instruction Sabine Kheris demande le renvoi des ministres de l’époque, Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier, devant la Cour de Justice de la République. Avons-nous à faire à une barbouzerie qui a mal tourné, et qui cette fois-ci mêlerait le sang de nos soldats avec celui des citoyens ivoiriens ? Comptez-vous ouvrir les archives pour qu’enfin éclate la vérité dans cette affaire ?

Toutes ces méthodes sont d’ailleurs les racines de l’image déplorable de la France sur le continent africain et la raison de notre manque de crédibilité en Afrique. Avec le passé qui est le nôtre c’est le principe de non-ingérence qui devrait être la ligne de conduite pour notre pays, qui parmi d’autres, a commis les pires crime et les pires horreurs sur le continent africain. Il lui a pillé ses habitants, ses ressources, son argent. Et cela continue depuis des décennies. Il faut que cela cesse.

La Françafrique au Tchad

Ce n’est pas le chemin que prend la présidence de Macron. L’habitude coloniale de la France est encore largement préservée dans certains pays d’Afrique comme nous avons pu le voir encore en 2019 au Tchad, à Djibouti, ou en Côte d’Ivoire pour ne donner que trois exemples. On a pu remarquer en effet de très fortes rémanences de ces principes françafricains au Tchad, où l’armée française a bombardé en février dernier une colonne de véhicules appartenant à des opposants au dictateur tchadien Idriss Déby. Ce chef d’État zélé est protégé contre toute logique par la France qui le remercie en lui permettant de rester à son poste sans être dénoncé, alors qu’il y était depuis 1990. Un pays comme le nôtre peut-il se permettre de protéger un homme qui dirige un État comme s’il était sa propriété et qui n’hésite pas à supprimer ses opposants, à pratiquer la torture, à pratiquer les enlèvements ? Nous sommes toujours dans l’attente de précisions sur ce dossier. Peut-être est-ce inavouable. Nous continuerons à demander des comptes.

La Françafrique à Djibouti

Mais le Tchad n’est pas le seul pays à être encore sous protection française. Comme le dit son chef d’État Ismaïl Omar Guelleh, malgré les changements dans la région, rien ne bouge à Djibouti. Lorsqu’il s’agit de faire des petits gestes pour Djibouti, l’État français ne se prive pas. Récemment, Mohamed Khadami, un opposant djiboutien disposant du statut de réfugié politique en France, a été mis en examen et risque d’être renvoyé à Djibouti, au mépris du droit français, pour satisfaire le régime djiboutien, voire même pour l’échanger avec un prisonnier djiboutien qui aurait un rôle dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi.

L’affaire Gbagbo/Ouattara

Et prenons un troisième exemple de la protection de la France envers ses fidèles : la Côte d’Ivoire. Après avoir acté que l’on ne peut qualifier le coup d’État d’Alassane Ouattara en 2011, la France a permis au nouveau chef d’État d’envoyer Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale. Après sept ans de procédures, durant lesquelles Laurent Gbagbo était en détention provisoire – en contradiction totale avec les recommandations en la matière, de la Cour européenne des droits de l’Homme – celui-ci est maintenu en liberté conditionnelle sans pouvoir retourner en Côte d’Ivoire, après son procès où il a été acquitté, ce qui est en contradiction totale avec tous les principes du droit.

Il semble que les pressions ivoiriennes et surtout françaises aient permis que le principal opposant de Ouattara ait encore des bâtons dans les roues pour l’empêcher de revenir dans son pays, à la veille des élections présidentielles de 2020.

Ingérence française et deux poids deux mesures

L’ingérence française dans les affaires internes dans des pays comme Djibouti, le Tchad ou bien la Côte d’Ivoire est insupportable et n’est pas digne de notre pays. Les accords de défense bilatéraux, s’ils on changé dans la forme depuis les années 1970, permettent donc à la France de maintenir une présence dans ses anciennes colonies, ce qui pose de graves problèmes de probité à l’usage de nos forces armées. Personne ne s’est grandi dans cette récente histoire et la France ferait mieux de travailler autrement en Afrique que d’utiliser son armée pour garantir une stabilité des dictateurs propice uniquement pour les affaires et destructrice pour les peuples.

Et ce qui se voit lorsqu’il s’agit de la Françafrique est que la France pratique un système de deux poids deux mesures qui n’est pas tenable sur le long terme. Par exemple en ce qui concerne le massacre de Duékoué en Côte d’Ivoire dont les commémorations ont eu lieu hier, de plusieurs milliers de personnes par les partisans de l’actuel président Alassane Ouatarra, l’armée française n’est pas intervenue. Par contre lorsque Idriss Déby demande à la France d’attaquer ses opposants, nous fonçons les bombarder et tandis qu’au Mali une attaque fait près de 160 morts dans un village, la France ne bouge pas. Pourtant nous avons signé un accord de coopération en matière de défense entre la France et le Mali, qui a été ratifié en 2015.

Que fait la France ? Pourquoi a-t-elle été si rapide à attaquer les opposants tchadiens ? Pourquoi elle ne réagit pas lorsqu’il s’agit de massacre de Maliens ou d’Ivoiriens ? Pourquoi la France s’entête dans une stratégie au Mali qui est un échec ? Je pense que le gouvernement se ferait fort de nous éclairer sur cette situation et de revenir sur ce qu’a récemment dit la ministre des Armées Florence Parly :

« Serons-nous amenés à intervenir chaque fois qu’on nous le demande ? Non, répond-elle. La décision relève in fine de l’appréciation du Président de la République. En l’espèce il n’était pas souhaitable qu’un pays fortement contributeur à la lutte contre le terrorisme et présent sur d’autres fronts soit déstabilisé avec pour conséquence ultime une augmentation de nos engagements en opex. »

C’est dit.

La racine des violences au Nigeria

Obsession militaire et ajustements structurels

Le problème de l’obsession sécuritaire et militaire de la France en Afrique de l’Ouest c’est que l’on passe à côté des vrais sujets. En insistant sur les forces armées vous semblez oublier que les violences ne sont jamais les racines d’un problème mais plutôt une conséquence. J’irais même plus loin : si les violences sont les conséquences des problèmes profonds, tenter de résoudre les violences par d’autres violences sans travailler sur ses racines ne fait généralement qu’empirer les choses.

Si l’on se penche sur la bande sahélo-sahélienne, nous voyons qu’aucune action militaire n’a pu répondre de manière satisfaisante à une question d’ordre politique et social. Cette zone est constellée de conflits entremêlés de religions, de possessions de terres et de concurrence d’accès aux ressources primaires, comme la nourriture et l’eau, et au services publics. L’accès à l’éducation et à la santé a été, il faut le dire, ruiné par les différentes politiques d’ajustement structurel des années 1980 et 1990 menées par le Fonds monétaire international, suite à la crise du surendettement des pays du Sud, provoquée par l’architecture même du système économique mondial, comme l’indique le Comité pour l’abolition de la dette du tiers-monde. Peut-on imaginer que des peuples se laissent mourir sans éducation ni santé parce que les dogmatiques du libéralisme les en empêchent ? Ces politiques destructrices ont laissé des traces. Des pays saignés à blanc ont dû délaisser leurs services publics pour mieux rembourser leur dette sur ordre des pays riches. Une colonisation économique en somme.

Quand la captation des ressources alimente les conflits

Les frustrations et les haines, pour certaines créées par la colonisation, pour d’autres, antérieures, ont pu être instrumentalisées et ont contribué à la déstabilisation et au sous-développement de beaucoup de pays d’Afrique. Au-delà des problèmes de services publics très souvent défaillants voire inexistants, la question de la concurrence pour les ressources entre les différents usagers du sol nous permet de voir concrètement l’absence de régulation étatique de ces problèmes. La faiblesse et peut-être aussi la corruption de ces États pousse aussi à ce genre de violences surtout dans le contexte du réchauffement climatique. Certains spécialistes considèrent par exemple que la désertification au Mali en lien avec le dérèglement climatique pousse les éleveurs, et la rapporteur l’a dit, à être en concurrence avec les agriculteurs bien plus qu’auparavant. Et cette concurrence liée aux désastres écologiques crée bien plus de haine. Et puisque les éleveurs sont issus majoritairement d’une ethnie et les agriculteurs d’une autre, avec des différences religieuses en toile de fond, la cohabitation est mise à mal et le corps social totalement déchiré.

Les ressources comme l’eau sont aussi de plus en plus source de conflit. L’agriculture dans le bassin hydrogéographique de l’Afrique de l’Ouest prend environ 75 % des ressources en eau. Mais le développement commence à créer des conflits d’usage. Ce sont des sujets nécessaires à prendre en compte pour le développement des États. Par ailleurs l’énergie hydroélectrique, qui est un énorme et positif potentiel en Afrique pourrait bientôt, si elle n’est pas réfléchie et mise en œuvre de manière concertée et mutuellement avantageuse, poser de gros problèmes avec la multiplication des barrages, qui, dans l’état actuel des choses, pourrait entraîner des problèmes dans les zones et les pays en aval. Ces questions énergétiques sont d’autant plus importantes que le Niger par exemple dépend à 80 % du Nigeria pour son énergie. L’aide de la France en appui à la construction d’un barrage sur le fleuve Niger doit prendre en compte ces réalités pouvant à terme créer des tensions entre les deux pays. Plus largement c’est la souveraineté énergétique des pays comme le Nigeria qui devra être fortement améliorée.L’objectif des pays riches est comme toujours de maintenir leurs sources d’approvisionnement énergétique, ce qui se fait au détriment des détenteurs de ces ressources.

Le Nigeria pâtit de cela alors qu’il est le premier producteur pétrolier d’Afrique et qu’il dispose des deuxièmes réserves d’Afrique après la Libye. Concernant le gaz, il est l’un des cinq plus grands exportateurs de gaz naturel liquéfié au monde. Et pourtant ce pays a l’un des plus faibles taux de production électrique par habitant au monde avec seulement 40 % des habitants qui ont accès à l’électricité – quand l’approvisionnement se fait. Le contrôle des ressources n’est donc pas nigérian mais est géré par des compagnies multinationales qui exploitent pour l’export. Les pipelines pétroliers et les gazoducs fréquemment attaqués sont sources de tension. Pourquoi ? Parce que les attaquants savent très bien que ces tuyaux vont en Occident directement et qu’ils ne verront jamais la couleur de l’argent que cela représente.

Quand les opérations militaires accroissent le risque terroriste

Et ce n’est pas en bombardant ces attaquants que cela résoudra le problème de la captation des richesses naturelles par les pays riches. Il est temps de comprendre que les opérations militaires accroissent le risque terroriste plus qu’il ne l’élimine. Récemment Jean-François Bayart, professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement, le disait sur la radio publique. Il citait par exemple le Kenya, qui en intervenant en Somalie, a importé le terrorisme sur son territoire. Il citait le Tchad et le Cameroun, qui ont amplifié le phénomène terroriste en tentant de combattre Boko Haram au nord du Nigeria. Il citait encore l’extension des phénomènes terroristes au Burkina Faso à cause de l’intervention militaire au Mali.

La haine engendrant la haine, la guerre n’a jamais résolu quoique ce soit. C’est la paix, c’est la paix, qui permet que les peuples prospèrent. L’exemple le plus probant restera toujours celui de la Libye, dont nous avons vu que le pays abritait les plus grandes réserves de pétrole d’Afrique. Ce pays crucifié par Sarkozy, pour des raisons encore obscures et qui ne laisse aucune ambiguïté quant au cynisme de cette sale guerre, est devenu le terreau du terrorisme, hébergeant maintenant le reliquat de Daesh et toutes les mafias du monde, qui viennent pratiquer librement le trafic d’êtres humains, l’esclavage, les ventes d’armes, les ventes de drogue. Les migrants issus de l’Afrique de l’Ouest passent d’ailleurs beaucoup par la Libye et les horreurs qu’ils y subissent font froid dans le dos. Surtout lorsque l’on sait que cette guerre est l’œuvre de la France et que l’Union européenne paye des milices libyennes pour endiguer les migrations.

Ces horreurs ravivent également les souvenirs de la traite humaine trans-saharienne de triste mémoire.Nous devons donc en finir avec l’ingérence, aider les pays à retrouver une souveraineté politique, sociale, économique, industrielle en vue d’appuyer à la mobilisation de leurs ressources intérieures, oui.

L’AFD, masque de la stratégie militaire française en Afrique ?

Mais arrêtons de faire la police pour nos seuls intérêts. Et même le pilotage de l’aide publique au développement par l’Agence française de développement devrait être piloté de manière plus ouverte et moins cynique. Lorsque Florence Parly, auditionnée par le Sénat il y a quelques semaines, dit que « pour se prémunir autant que possible contre le risque de rejet de la présence militaire étrangère il faut aussi mener des projets de développement », elle ajoute « qu’à cet égard nous souhaitons articuler de manière plus efficace l’action de Barkhane et les actions de l’Agence française de développement, pour que le rétablissement de la sécurité bénéficie directement aux populations, c’est ainsi que la présence militaire sera mieux tolérée », cela inquiète beaucoup, car madame la ministre des Armées nous apprend que l’AFD est le masque derrière lequel se tient l’armée française. Cela inquiète aussi parce que cela signifie que notre aide publique au développement n’est pas liée à une volonté relativement désintéressée pour développer les pays pauvres en rupture avec la colonisation, avec le colonialisme et et le néo-colonialisme, mais uniquement pour faire avaler aux populations une présence militaire étrangère. C’est un pur scandale et cela devrait être intolérable de la bouche d’une ministre.

Pour une nouvelle diplomatie française

Et donc je pense qu’il faut le dire : la France se grandirait si elle prenait la tête d’une diplomatie d’un nouveau type, passant du côté des puissances militaristes et suivistes des positions américaines

à un statut de puissance servant les intérêts des peuples. Mais pour cela il faut tout changer. Car la France ne prend pas le chemin de ces ambitions, bien au contraire.

Une diplomatie ambitieuse à tous les niveaux, qui commencerait par arrêter de faire des économies sur le dos du quai d’Orsay à chaque projet de loi de finance. Replacer les ambassades en tant que véhicules des valeurs et de la culture française et non comme VRP des entreprises françaises. Remettre la France au centre des organisations internationales. Faire en sorte de respecter ses engagements internationaux en dépensant 0,7 % de son PIB à l’aide publique au développement ; distribuer de manière plus responsable, en partenariat avec les ONG, les organisations de la société civile et dans des pays qui en ont véritablement besoin, le financement des aides.

Sur ces actions, il s’agirait d’êtrebeaucoup plus ferme au sein du Conseil de sécurité de l’ONUpour faire respecter les résolutions qui y sont votées. C’est valable pour la Sahara occidental comme pour le conflit israélo-palestinien et tous les conflits gelés du monde. La France, plutôt que de s’épuiser à obtenir un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité pour un autre pays européen, pourrait plutôt faire en sorte que l’Union africaine devienne membre permanent du Conseil de sécurité.

La France pourrait aussi mener une réflexion profonde et multilatérale pour sortir enfin du système du franc CFA, qui est un anachronisme colonial dangereux, pour la souveraineté politique, monétaire et financière des pays africains. Il utilise un instrument monétaire entravant le développement. Trouver, par le débat avec les Africains, une alternative crédible à cette monnaie devrait être un de nos devoirs diplomatiques. La France pourrait aussi influencer la Banque mondiale pour tenter d’en modifier sa gouvernance, car c’est une instance où un dollar donne une voix et que ce n’est pas possible de continuer de cette façon ni d’accepter que la présidence soit réservée à un Américain. Il faut en finir avec ce que Bertrand Badie, bien connu ici, appelle une « diplomatie de connivence ».

L’Union européenne pourrait aussi être influencée pour sortir du dogmatisme anti-immigration en travaillant à d’autres politiques d’aide au développement visant à l’établissement d’une économie équilibrée, satisfaisant les besoins des populations et créatrices d’emploi pour leur donner des perspectives de vie. Bref c’est faire le contraire de ce que nous faisons actuellement. Car il n’est de situation d’urgence que sociale.

Il est faux de croire que les humains aiment se faire la guerre. Certains y trouvent des intérêts certes, mais la plupart se contenterait d’une vie meilleure, sans avoir à combattre, à tuer et à mourir. Les députés communistes restent donc persuadés que si cet accord militaire peut protéger éventuellement le pays contre des drames, ce n’est pas une solution pour éviter la guerre. Ce n’est donc pas en allant sur le terrain avec notre armée et notre savoir-faire militaire que les conflits disparaîtront comme par enchantement. C’est en travaillent avec les populations pour permettre une meilleure allocation des ressources naturelles ; pour mettre sur pied et à grande échelle une agriculture locale, productive et respectueuse de l’environnement et indépendante – et je sais que la présidente de la Commission des Affaires étrangères y est sensible – des grandes entreprises agro-industrielles qui pillent les terres et les ressources des États les plus fragiles, qui de plus, ont bien souvent des législations foncières issues de la colonisation. Pour remettre aussi des services publics ; pour appuyer les efforts des États et des populations pour résoudre ces problèmes, par le biais d’aides publiques au développement tournées vers la mobilisation des ressources internes pour le bien de son peuple ; et plus largement pour protéger ces pays des affres des traités de libre-échange et du moins disant fiscal.

A propos de la dette illégitime

Le dumping fiscal en Afrique est un mal absolu à traiter. Les multinationales aujourd’hui jouent avec ce levier pour exploiter les ressources sans s’acquitter d’impôts justes. L’ancien ministre du budget de Laurent Gbagbo, Justin Koné Katinan l’explique parfaitement dans son ouvrage Economie et développement en Afrique. Je le cite : « L’idée d’une réduction des impôts sur les sociétés pour favoriser l’implantation en Afrique est une belle escroquerie montée par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Tous les pays africains se sont lancés dans des politiques concurrentielles, d’élaboration de codes d’investissements très souples, en espérant attirer des investisseurs. Mais lorsque l’on sacrifie les recettes fiscales il faut faire appel à l’endettement. » Et voilà, le cercle vicieux est enclenché. Justine Koné Katinan indique par exemple que si la Côte d’Ivoire avait eu un taux d’imposition sur les sociétés similaires à la moyenne européenne, cela aurait été environ 6 milliards de dollars en 2015 supplémentaires dans les caisses de cet État.

Le capitalisme est fou et on en voit les conséquences au Mali, un pays de plus qui sombre dans le chaos libéral. Les députés communistes l’ont toujours dit mais cet exemple permet bien de comprendre la prison dans laquelle se trouvent les pays africains. La bataille pour que les grandes entreprises multinationales payent ce qu’elles doivent est donc un combat international à mener tant chez nous qu’en Afrique et les sommes en jeu sont colossales. Là encore cela éviterait bien des guerres.

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