Franc CFA: c’est quoi (vraiment) le problème?

billet de franc CFA de la BEAC

Alors que des Etats généraux ont lieu au Mali sous l’impulsion de Kako Nubukpo et que des happening citoyens se multiplient à Chamalières en Auvergne (où est fabriqué le franc CFA), découvrons comment fonctionne cette monnaie qui circule dans 14 pays d’Afrique continentale, et surtout les terribles contradictions de l’État français…


Quels sont les pays concernés par le franc CFA ?

Huit États d’Afrique de l’Ouest : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. Ces pays forment l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA). Leur institut d’émission est la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

Six États d’Afrique centrale : Cameroun, République centrafricaine, République du Congo, Guinée équatoriale, Gabon et Tchad. Ces pays forment la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). Leur institut d’émission est la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC).

L’Union des Comores dans l’océan Indien, utilisant le franc comorien.

Le paradoxe de l’État français : de la souveraineté à la servitude monétaire

Le franc CFA, franc de la Coopération Financière en Afrique, fut instauré dans les « colonies » le 25 décembre 1945, par l’article 3 du décret 45-0136, publié au Journal officiel du 26 décembre 1945. A cette époque, nous sommes encore sous l’ « Empire français ».

Notons que le mois de décembre 1945 fut également celui de la promulgation de la loi 45-15, qui nationalisa la Banque de France. Ainsi, pour la première fois de son histoire, le gouvernement français décréta sa pleine souveraineté et son plein contrôle sur sa création monétaire, se garantissant une liberté d’action totale sur ses dépenses publiques et ses investissements productifs. Autrement dit en se libérant de la tutelle des acteurs et des marchés privés, il se libéra des « féodalités financières » (selon les termes du Programme du Conseil de la Résistance) et de tout risque de servitude monétaire.

Malheureusement non seulement il allait renoncer à cet acquis exemplaire à partir des années 1980 (avant de sombrer dans la crise économique et la désindustrialisation), mais en plus, il allait l’interdire aux autres! Ainsi, malgré les Indépendances dans les années 1960, les pays africains demeureront sous la tutelle du franc CFA, une monnaie étrangère, frappée à l’étranger (à Chamalières près de Clermont-Ferrand), par des étrangers… et, comme nous allons le voir, pour des étrangers.

Statuts du franc CFA : la scandaleuse intrusion du Trésor français

Nous nous concentrerons ici sur le franc CFA en tant que tel (hors franc comorien).

Nous l’avons vu, il existe deux zones distinctes : l’UEMOA et la CEMAC, disposant chacune de leur Banque centrale, respectivement la BCEAO et la BEAC. Prenons le cas de cette dernière, la BEAC, Banque des Etats d’Afrique Centrale. Son conseil d’administration est composé de 14 administrateurs. Or parmi les 14 responsables chargés de la gestion du franc CFA dans la BEAC : 2 représentent… la République française !

Pire : la France détient un droit de veto statutaire sur le franc CFA! Ainsi il est précisé que le Conseil d’administration de la BEAC « délibère valablement lorsque au moins un administrateur par Etat membre et un administrateur français sont présents ou représentés. »

Ci-dessous quelques articles de ces « accords » de partenariat économique :

CONVENTION DE COOPERATION MONETAIRE ENTRE LES ETATS MEMBRES DE LA BANQUE DES ETATS DE L’AFRIQUE CENTRALE (B.E.A.C.) ET LA REPUBLIQUE FRANCAISE du 23 Novembre 1972 (…)

Article 2.- Cette coopération est fondée sur la garantie illimitée donnée par la France à la monnaie émise par la Banque et sur le dépôt auprès du Trésor français de tout ou partie des réserves de change des Etats membres qui prendront les mesures nécessaires à cet effet, compte tenu des dispositions de l’article 11, paragraphe 3 des statuts de la Banque (…)

Article 9.- La monnaie émise par la Banque est le franc de la Coopération Financière en Afrique centrale (franc C.F.A.) dont la convertibilité avec le franc français est illimitée. A cet effet, une Convention relative à un compte d’opérations [retenez ce terme ndla] ouvert au Trésor français sera signée entre le Président de la Banque et le Ministre de l’Economie et des Finances de la République Française. « Le solde créditeur de ce compte est garanti par référence à une unité de compte agréée d’accord parties ».

Article 15.- La France assurera pour le compte des Etats membres la formation du personnel d’encadrement nécessaire à la gestion de la Banque.

Ici l’extrait d’une autre convention :

CONVENTION REGISSANT L’UNION MONETAIRE DE L’AFRIQUE CENTRALE (U.M.A.C.) :

Article 27 : (…) Les réserves de change font l’objet d’un dépôt auprès du Trésor Français dans un compte courant dénommé « Compte d’Opérations » dont les conditions d’approvisionnement et de fonctionnement sont précisées dans une convention spéciale signée entre le Gouverneur de la B.E.A.C. et le Directeur du Trésor Français.

Pour tout éplucher :

→ Les statuts du franc CFA de la BEAC

Le même mécanisme de contrôle monétaire est réalisé par la France via la BCEAO, Banque Centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest :

Les statuts du franc CFA de la BCEAO

Les « comptes d’opérations » : de la curatelle de l’Afrique à l’impôt colonial

Le mécanisme qui est au cœur de ce système est appelé « les comptes d’opérations », comme cité dans l’article 9 ci-dessus et confirmé dans l’article 1er, ci-dessous, de la convention des comptes d’opérations signée le 13 mars 1973 par le ministre de l’Economie et des finances de la République Française, Valéry Giscard d’Estaing, ainsi que le président du Conseil d’administration de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale, Paul Moukambi.

Article premier.- Il est ouvert, dans les écritures de l’Agent comptable central du Trésor français, au nom de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (ci-après dénommée la Banque), un compte courant dénommé Compte d’opérations.

C’est donc soi-disant en échange de la garantie par l’Etat français de la monnaie africaine que les banques centrales africaines sont tenues en retour de déposer une partie de leurs réserves de change auprès du Trésor français sur leur compte d’opérations ! Autrement dit, la gestion du franc CFA consiste ni plus ni moins qu’en une curatelle des pays africains, tenus de mendier ou quémander d’éventuelles autorisations à l’État français… pour obtenir leur propre argent, et générer leurs propres investissements afin de développer leurs propres pays !

Alors le fonctionnement du franc CFA est-il si différent, au fond, que ce contre quoi les Résistants français s’étaient battus, en arrachant enfin des mains des marchés le droit d’émettre leur propre monnaie par une Banque nationalisée – au lieu de l’emprunter sur les marchés financiers (moyennant de forts intérêts) ?

Pour ceux qui voudraient d’avantage comprendre ces différents mécanismes, je renvoie au travail rigoureux du professeur Nicolas Agbohou et à son livre : Le Franc CFA et l’Euro contre l’Afrique (aux éditions Solidarité Mondiale A.S)

Exemple concret d’esclavage monétaire : la dévaluation de 1994

Que se passe-t-il lorsque l’on décide de dévaluer le franc CFA, comme ce fut le cas en 1994 ?

Puisque l’argument numéro un du maintien du franc CFA est la garantie de sa convertibilité avec l’euro et donc de sa soi-disant stabilité :

Aujourd’hui 1 euro = 655,96 FCFA. Donc 100 euros = 65596 FCFA

Il faut savoir qu’une dévaluation est toujours décidée en catimini par les gouverneurs des différentes banques centrales, afin d’éviter que les populations n’envoient tout leur argent en Europe avant la dévaluation et ne le rapatrient ensuite.

En effet si vous possédiez, avant la dévaluation, 656 millions de FCFA (équivalant donc à 1 million d’euros) et que la dévaluation est la suivante :

Au lieu de 1 euro = 656 FCFA, 1 euro = 1000 FCFA (cas utilisé pour toute notre démonstration), vous aurez, après la dévaluation (si vous rentrez votre argent pour 1 millions d’euros) 1 milliard de FCFA – et non plus 656 millions comme auparavant.

Il faut donc faire cette dévaluation brutalement et sans prévenir, tout en trouvant des raisons objectives, comme celle selon laquelle une fuite massive des capitaux des pays concernés vers l’étranger assécherait complètement la circulation d’argent à l’intérieur du pays.

La première et la plus terrible des conséquences d’une dévaluation dans des pays dont l’économie vivrière est aussi peu développée qu’encouragée est l’augmentation immédiate du prix des produits d’importation, comme les médicaments, le riz et autres denrées de première nécessité. Si nous ne prenons que l’exemple du riz : l’Afrique en est le premier importateur dans le monde.

A cette première conséquence tragique pour l’économie des pays de la zone FCFA, s’ajoute que les produits d’exportation (qui par réciprocité devraient rapporter plus d’argent au pays) ne sont pas déterminés par les Etats eux-mêmes mais pas les marchés financiers internationaux, et le plus souvent en dollars, en euros ou en livre sterling (exemple le cacao, le coton, les minerais, etc.).

Le professeur Agbohou utilise l’expression de « pompe aspirante des matières premières », en l’explicitant par la métaphore suivante :

Avant dévaluation de 1994 : 1 franc français = 50 FCFA = 1 ananas

Après dévaluation de 1994 : 1 franc français = 100 FCFA = 2 ananas

Passage à l’euro : 1 euros = 656 FCFA = 12 ananas

Si re-dévaluation  : 1 euros = 1000 FCFA = 20 ananas

A cela s’ajoute encore la dynamique négative de l’endettement des pays des zones esclavagées par cette monnaie, car si le pays a une dette de 1 milliard d’euros vis à vis de ses créanciers, soit dans sa monnaie 656 milliards de FCFA, après la dévaluation sa dette s’élèvera à 1000 milliards de FCFA.

A l’inverse, le Trésor public français peut se désendetter sans douleur. Si sur ses comptes figurent 656 millions de FCFA, c’est à dire 1 million d’euros avant dévaluation, après cette dernière la même somme (656 millions FCFA) équivaudra à 560 000 euros.

Enfin il faut savoir qu’avant 1973, pour 100 milliards de FCFA de recettes, 100 milliards allaient directement sur les comptes d’opération gérés par le Trésor public français, soit 100 %. Depuis le lest fut lâché petit à petit, mais toujours avec réticence. Une première réforme en 1973 a baissé le taux de transfert à 65 %, puis en 2005 à 50 %.

Je n’offre ici que quelques pistes de réflexion. Sur toutes ces questions monétaires vous pouvez consulter cette vidéo d’une conférence du professeur Agbohou, qui entre dans les détails de ces mécanismes.

Pour en recueillir de rapides arguments politiques, consultez également (et surtout faites circuler!) le texte de l’Initiative des Etats généraux du franc CFA et des alternatives rédigé le 16 février 2019 par le Comité provisoire de coordination :
Aminata Dramane Traoré (Mali)
Kako Nubukpo (Togo)
Mamadou Koulibaly (Côte d’Ivoire)
Demba Moussa Dembélé (Sénégal)
Issa Ndiaye (Mali)
Martial Zé Belinga (Cameroun)
Louis Keumayou (Cameroun)
Taoufik Ben Abdallah (Tunisie)

Polémique: de la méthode des nazis au franc CFA

Pour celui ou celle qui voudrait étudier plus en détail le parallèle entre l’occupation monétaire de la France par les nazis à partir de 1940 et l’occupation monétaire de l’Afrique par les français à partir de 1945, il vous suffira (âmes sensibles s’abstenir) de consulter cette présentation powerpoint remarquable du même professeur Agbohou :

→ http://www.m-pep.org/IMG/pdf/PrAgbohouNicolas.pdf

De cette présentation est extraite la citation suivante de René Sédillot, historien français et auteur entre-autre du « Franc enchaîné » :

« Avec les siècles, les formes de pillage sont devenues plus savantes. Les anciens Germains dévastaient en toute simplicité les pays qu’ils avaient conquis. Leurs descendants, en 1940, ont recouru à une méthode de rapine plus subtile et plus fructueuse : ils ont mis le mark à 20 francs. Déjà, dans les territoires qu’ils avaient occupé en Europe, les Allemands victorieux avaient assigné au reichmark une valeur et un pouvoir d’achat fort avantageux : ils avaient fixé son équivalence à 1,50 schilling en Autriche, à 10 couronnes en Bohème, à 2 zlotys en Pologne : partout ces taux correspondaient à une appréciation exagérément flatteuse de la monnaie allemande. »

Sortir de l’esclavage du franc CFA, OUI, mais pour quoi faire ?

En guise de conclusion, mentionnons que contrairement à ce que croient la plupart des économistes monétaristes qui arpentent depuis 40 ans les couloirs des Banques centrales et privées, du FMI et des cabinets ministériels occidentaux (et qui n’ont pas vu venir la crise de 2008), une monnaie n’a pas de valeur en soi. Sortir du franc CFA n’est donc pas une solution en soi. Une monnaie n’a de valeur que si elle est « indexée » sur des richesses physiques présentes et à venir et sur l’introduction de nouveaux moyens de productions. Sortir du franc CFA ne doit s’envisager qu’avec des projets de développement pour l’Afrique et l’émergence de réelles capacités nationales sur le plan scientifique et technologique. C’est la condition sina qua non pour aboutir, enfin, à une véritable souveraineté et à une indépendance de l’Afrique.

Lettre stratégique Afrique du futur

Dans la lettre cette semaine:
→ L’AVENIR DE L’AFRIQUE PASSERA PAR L’ESPACE
→ LE CAS EXEMPLAIRE DE L’ÉTHIOPIE
→ DES SATELLITES POUR TOUTE L’AFRIQUE : VUE PANORAMIQUE

2 commentaires

  1. Vous avez tous nos soutiens Depuis le Bénin

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