Centenaire de l’armistice: hommage aux Africains morts pour l’Europe

En ce centenaire de la Première Guerre mondiale, le monde entier se recueille en se rappelant les 18,6 millions de morts qui ont entamé si tragiquement notre siècle…

A l’époque les principales puissances européennes étaient des empires. Adressons donc une pensée particulière aux plus de 70 000 soldats coloniaux morts au combat pour la France, représentant 5 à 7 % du total des pertes militaires françaises. Parmi eux : des Algériens, des Tunisiens, des Marocains, des Sénégalais, des Malgaches, des Maliens, des Burkinabés, des Béninois, des Congolais, des Ivoiriens, des Tchadiens, des Nigériens, des Centrafricains, des Gabonais ; mais aussi aux plus de 37 000 soldats coloniaux de l’Empire allemand (Tanzaniens, Namibiens, Camerounais, Togolais) ; et aux plus de 15 700 soldats africains de l’Empire britannique (Ghanéens, Kényans, Nigérians, Sierra-Léonais, Ougandais, Zambiens, Malawiens). Mais également à ceux, trop nombreux encore, qui ont péri depuis ou périssent toujours aujourd’hui sous les guérillas et les génocides, du Rwanda au Congo, en passant par la Côte d’Ivoire ou la Centrafrique. Plusieurs millions d’Africains trop souvent ignorés et maintenus, pour des intérêts privés ou publics occidentaux, dans le chaos permanent, en dépit des leçons données tout azimut sur les droits de l’homme par ces mêmes occidentaux (lire la suite de l’article sous la carte)

Alors que Macron réunit, au nom du multilatéralisme (mais malheureusement bien plus entretenu par les mots que par les actes), les chefs d’État à Paris, nous avons voulu rappeler comment l’engrenage qui mena à la Première guerre mondiale ne prit pas naissance uniquement sur le continent européen mais aussi… africain.

Voici pour s’en convaincre quelques extraits du très beau texte de Jacques Cheminade écrit il y a 10 ans au sujet des conditions qui menèrent à la tragédie de 14-18 : Fachoda, quand les nuées portent l’orage.

Fachoda: quand les nuées de la Première Guerre mondiale portaient l’orage… depuis l’Afrique

« Le 10 juillet 1898, le capitaine Marchand atteint le Nil à Fachoda ; le 20 septembre, après avoir vaincu les « derviches » soudaniens, Kitchener lui fait face. Ils demeurent ainsi plusieurs semaines, l’arme au pied, jusqu’à ce que le gouvernement français cède et que, le 4 novembre 1898, la mission Marchand évacue Fachoda.

« Cet affrontement de deux détachements coloniaux français et britannique, autour d’une forteresse délabrée, au cœur d’un continent alors à demi exploré, paraît très loin dans le temps, plus près du rivage des Syrtes, d’un roman de Conrad ou du désert des Tartares que des tragiques soubresauts de notre propre fin de siècle.

« Et pourtant, c’est autour de cet événement apparemment dérisoire que s’est noué le sort de l’Europe et du monde au XXe siècle, car il a été le marqueur d’une transformation, progressive mais déterminante, de la politique extérieure française, et donc du jeu des grandes puissances en Europe.

« Après Fachoda, ces « fantômes de la nuit » dont parlait Jaurès se mettent à hanter l’Europe. Après Fachoda, Delcassé remplace Hanotaux au ministère des Affaires étrangères, pendant près de sept ans, avec pour seule obsession ce qu’il confiait dès le 29 décembre 1898 à Maurice Paléologue : « Ah, mon cher, si la Russie, l’Angleterre et la France pouvaient s’allier contre l’Allemagne ! »

(…)

« Gabriel Hanotaux fut ministre des Affaires étrangères de la France dans les cabinets Charles Dupuy et Ribot (22 mai 1894 – 1e novembre 1895) et, après l’intermède du ministère Bourgeois, dans le ministère Jules Méline (29 avril 1896 – 15 juin 1898). Ainsi, pendant 42 mois, il s’efforça de réunir les conditions de la paix en Europe (…)

« Lorsqu’il arriva au pouvoir en 1894, Hanotaux trouve la France dans une situation particulièrement difficile. Afin de détourner le pays d’un affrontement continental direct avec l’Allemagne, Jules Ferry et le « parti colonial », animé par le député d’Oran Eugène Etienne, un ancien collaborateur de Léon Gambetta, ont réorienté la politique nationale vers l’outre-mer. Ainsi, le protectorat sur la Tunisie sera proclamé le 12 mai 1881.

(…)

« Outre-mer, la France se heurte à l’Angleterre. Or, celle-ci vient de passer une série d’accords de partage colonial avec l’Allemagne. L’Angleterre, inquiète de ce réveil des questions extra-européennes qui depuis le XVIIIe siècle semblaient réglées à son profit, tente d’abord de jouer Berlin contre Paris – et trouve à Berlin des oreilles complaisantes. Un arrangement anglo-allemand est convenu dès le 1er juillet 1890, et c’est un traité en bonne et due forme qui est signé en août 1893. Par ce traité, il est convenu que « l’influence allemande ne combattra pas l’influence anglaise à l’ouest du bassin du Chaki, et que les pays du Darfour, du Kordofan et du Bahr el-Ghazal seront exclus de la sphère d’intérêts de l’Allemagne ».

Ces clauses ne pouvaient avoir pour objet que de viser une puissance tierce, la France, afin de l’évincer du Haut-Oubangui et l’écarter pour toujours de la région du Nil.

« Neuf mois plus tard, le 12 mai 1894, c’est avec l’État du Congo (sous la tutelle du Roi des Belges) que l’Angleterre signe un accord de délimitation d’influences, sans même songer à prévenir le cabinet de Paris. Cet accord attribue à l’Etat indépendant du Congo la partie du bassin du Congo située au Nord du quatrième parallèle et reconnue à la France par les Traités de Berlin. En contrepartie, L’État « indépendant » cède à bail à l’Angleterre une bande de terre entre le lac Tongongka et le lac Albert-Edouard, c’est-à-dire le passage pour le chemin de fer impérial anglais du Cap au Caire. Le traité contient une clause explicite par laquelle L’État du Congo reconnaît « la sphère d’influence britannique telle qu’elle est délimitée dans l’arrangement anglo-allemand du 1er juillet 1890. »

« L’Angleterre s’assure donc, en mai 1894, la possession théorique de tout le bassin du Nil, avec l’appui de l’Allemagne, de la couronne belge et de l’Italie.

« L’Égypte, disputée depuis le début du siècle entre la France et l’Angleterre, reviendrait ainsi définitivement à Londres, qui établirait sa loi sur toute l’Afrique de l’Est et du Centre. La France ne pourrait plus jamais accéder au bassin du Nil par chemin de fer ou par canal, et les liaisons interafricaines Ouest-Est seraient rendues impossibles.

« La France, selon Hanotaux, est « mise sur des charbons ardents sur tous les plans à la fois ». La stratégie du ministre sera de tenter d’éteindre tous les feux en même temps.

Sur le continent européen, le 10 juin 1895, il déclare formellement à la Chambre – la rendant ainsi publique – l’Alliance franco-russe, signée dès le 18 août 1892 par le général de Boisdeffre avec le chef de l’état-major russe, sous forme d’une convention tenue secrète, et adoptée définitivement par le Tsar le 27 décembre 1893.

« Suivant cet accord, les deux pays conviennent de procéder à une « mobilisation simultanée et automatique » sans « concert préalable » s’ils se trouvent l’un ou l’autre menacés par l’une des puissances germaniques.

« Il s’agit d’une réponse au renouvellement de la « Triple Alliance » entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie, en mai 1891, et à l’annonce par le gouvernement italien de l’existence, depuis 1887, d’un ‘accord méditerranéen’ qui associe l’Angleterre, l’Italie et l’Autriche-Hongrie.

« Certes, l’entrée en guerre simultanée de la France et de la Russie n’est formellement prévue qu’en cas d’attaque venant de l’Allemagne, mais le gouvernement français, pour obtenir la signature de la convention, a pris un grave risque – qui s’avérera fatal en 1914 – de mobilisation générale de l’armée française en cas de simple conflit austro-russe.

« C’est pour désamorcer ce risque et apaiser l’Allemagne qu’Hanotaux rend public un accord jusque là tenu secret, et souligne en même temps son caractère « strictement défensif ». Il refuse de donner à la Russie un appui autre que diplomatique dans les questions balkaniques.

« En même temps, il tente un rapprochement franco-allemand, qui assurerait la liberté d’action de la France outre-mer face à la Grande-Bretagne. Reconnaissant, selon l’historien P.Renouvin, la ‘nécessité d’une collaboration avec l’Allemagne’, il fait envoyer par le gouvernement français, en juin 1895, des navires de guerre pour assister à l’inauguration du canal de Kiel. Ce geste d’apaisement suscite une violente réaction des nationalistes français et des radicaux, qui dénoncent « la violation du droit international lors de l’annexion de l’Alsace-Lorraine ». En Allemagne, l’on continue en même temps à faire preuve d’absence de sensibilité vis-à-vis d’un problème que l’on juge réglé par les armes, et l’on n’aide pas Hanotaux (…)

« Ainsi, un ‘parti colonial’ français qui aurait pu être à l’origine facteur de paix, deviendra de plus en plus anti allemand, d’anti anglais qu’il était à l’origine, au fur et à mesure que la ‘question du Maroc’ empoisonnera les rapports entre Paris et Berlin. Le Bulletin du Comité de l’Afrique française écrivait ainsi en 1898 : « Les Anglais… sont les vrais bénéficiaires de la situation créée par la question de l’Alsace… (il faut) chercher sur ce continent la sécurité ou même des appuis afin d’éviter de dangereuses aventures en Asie et en Afrique ». L’occasion ayant alors été perdue, c’est le même groupe qui, suivant avant tout ses intérêts financiers, soutiendra la politique anti allemande définie par Delcassé au Maroc, et suivie par ses successeurs entre 1905 et 1911.

« Vis-à-vis de l’Angleterre, en même temps, Hanotaux tente aussi l’apaisement. Il entame une négociation d’ensemble avec le plénipotentiaire anglais à Paris, Phipps, et aboutit, à l’automne 1894, à un ‘aménagement général’ reconnaissant à la France un débouché sur le bassin du Nil, à Khartoum. Mais le gouvernement français rejette l’accord, et le cabinet de Londres désavoue son plénipotentiaire : Londres hésite entre ‘s’accommoder avec la France, et transiger au sujet de l’Afrique du Nord, ou s’accommoder avec l’Allemagne, et transiger au sujet de l’Afrique du Sud’.

« Début 1896, alors qu’Hanotaux n’est plus ministre – il ne l’est plus entre le 1e novembre 1895 et le 29 avril 1896 – l’Angleterre et l’Allemagne signent un nouvel accord, qui laisse à Londres les mains libres en Afrique du Sud et sur le Nil. L’Angleterre lance dès lors une expédition vers Dongola, et l’impérialisme anglais – avec le soutien implicite et explicite de l’Allemagne et de la Triple Alliance – s’élance vers le Soudan, afin d’écraser la rébellion du Mahdi et de s’assurer ainsi la mainmise sur L’Égypte et tout le bassin du Nil.

« Le gouvernement français – ministère Bourgeois – décide alors de riposter en organisant une mission française vers le Haut-Oubangui, ayant pour objectif la forteresse de Fachoda, dans le Bahr el Ghazal. C’est cette mission qui sera confiée au capitaine Marchand, et qui est à vrai dire une patrouille symbolique incapable de faire face aux forces anglaises de Lord Kitchener… LIRE LA SUITE

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