NOTRE POINT SUR LE NOUVEAU RAPPORT LEDOUX

Suite à la publication le 20 juillet 2020 sur le site Le Point de l’article de Vincent Ledoux, député AGIR du Nord et de Mbaye Fall Diallo, professeur des universités​, membre du Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) intitulé « Relancer l’économie française et refonder nos relations avec l’Afrique » Nous tenions a rendre public notre analyse sur le rapport Ledoux parue dans la lettre stratégique « Voir l’Afrique avec les yeux du futur » du 11 Septembre 2019.

L’éternelle approche par le bas de la France en Afrique lui fera-t-elle atteindre un jour le niveau du néant ?

Après l’étonnant discours du président Macron aux ambassadeurs, il nous a paru intéressant de nous pencher sur le rapport rédigé par le député du Nord Vincent Ledoux : « Ouvrir nos territoires à la priorité africaine de la France, du citoyen au chef de l’État. »

Ce document, peu couvert par les grands médias, a été commandé par le chef de l’État lui-même et remis en juillet 2019 au Premier ministre Édouard Philippe, ainsi qu’au ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Vincent Ledoux est député de la 10e circonscription du Nord, affilié UDI et indépendants, mais constructif, c’est à dire Macron-compatible. Il est également membre de la Commission des finances.

D’emblée, la citation d’Achille Mbembe en tête du rapport résonne comme celle du discours de Macron : « Alors qu’émerge lentement une nouvelle conscience plané­taire, la réalité d’une communauté objective de destin devrait l’emporter sur le culte de la différence. » (Afriques indociles, Karthala, Janvier 1998). Pourtant, une fois de plus, va se révéler la petitesse de nos élites et avec elle, l’incapacité de se hisser au niveau du changement de paradigme dans lequel s’est d’ores et déjà engagé l’Afrique.

La « révolution » version start-up

Puis arrive une autre citation, cette fois du Président lui-même, lors de sa conférence à Ouagadougou en 2017. Une conférence censée être le point de départ de la nouvelle politique française en Afrique : « Les défis de l’émergence économique, sociale et cultu­relle de l’Afrique sub-saharienne invitent à établir de nouveaux liens entre nos sociétés, alors que le principal levier de croissance mutuelle réside désormais moins dans des « grands projets » que dans la qualité de la mise en contact des sociétés civiles et des administrations. Je souhaite que le visage de la France en Afrique reflète cette diversité et que la relation que nous voulons avec les Africains tienne pleinement compte du dynamisme des projets de nos propres concitoyens sur le continent africain ».

Pas de grands projets donc : la messe est dite ! Là où l’on attendrait de vrais engage­ments de dirigeants, des propositions d’en­vergure, on obtient, une fois de plus, un lyrisme de communicant et des stratégies de trentenaire start-uper :

« Je vous propose ainsi d’engager une action massive et proactive de développe­ment tous azimuts de nos territoires pour les tourner vers l’Afrique. Il s’agira de provoquer une triple conversion : celle des regards, celle des coeurs et celle des territoires »; en suscitant « la rencontre des Français avec l’Afrique, des Africains avec la France (…) Ce « Meetic » de la priorité africaine » !!

Meetic, vous avez bien lu ! Ajoutons la proposition d’adosser à la « plateforme numérique un espace de communication directe pour les maires français et africains : le ‘skype des maires’ » ! Mais passons sur ces ‘pitch’. Ce rapport a été publié dans la perspective du prochain sommet Afrique-France voulu par le Président en juin 2020 à Bordeaux, dans la volonté de se repositionner après la succession de sommets stratégiques entre pays émergents et africains, tels que: le Forum de coopéra­tion Chine-Afrique (FOCAC); le Forum Japon-Afrique ; le futur sommet Russie-Afrique en octobre. L’enjeu depuis Ouagadougou? Regarder « l’Afrique en face ». Comme il l’a dit lui-même en 2017, Emmanuel Macron sera de « ceux qui portent un regard lucide. Ceux qui consi­dèrent que l’Afrique n’est ni un continent perdu, ni un continent sauvé (…) que l’Afrique est tout simplement le continent central, global, incontournable car c’est ici que se télescopent tous les défis contemporains » ! Toutefois, regarder l’Afrique en face suppose de prendre acte du fait que, comme le rappelle Vincent Ledoux, le Comité pour l’Investisse­ment en Afrique (CIAN) a placé la France à la 5e place des pays dont les leaders africains ont une bonne image… derrière l’Allemagne, la Chine, les États-Unis et le Japon (1) !

Fin de l’aide au développement : le faux nouveau « narratif »

Quelle est donc la nouvelle approche suggérée à Édouard Philippe et Jean-Yves le Drian? Mettre fin à la notion d' »aide au déve­loppement ». Celle-ci est en effet jugée par les Français « inappropriée, car elle suggère que les pays du Sud sont les seuls bénéficiaires de ses actions ».

Les Français ? N’est-il pas triste de voir des dirigeants se couvrir derrière leurs propres administrés pour évoquer un inavouable scandale d’État, à savoir que l’aide au déve­loppement n’a jamais eu vocation à aider un quelconque pays d’Afrique francophone à se développer, mais bien à enrichir les dictateurs africains, leurs amis et les grosses sociétés françaises?

Mais ce mea culpa a une histoire. Déjà, un rapport avait été remis en avril dernier par Hervé Gaymard, soulignant « l’urgence d’une ambition collective à long terme (…) et peut-être d’un dépassement de la notion de l’aide au développement (…) pour aller vers une autre notion. »

Il y a un an, en juillet 2018, L’Express publiait quant à lui une interview de Laurent Bigot, ancien-sous-directeur chargé de l’Afrique de l’Ouest au Quai d’Orsay : « Pendant 50 ans, on nous a fait croire que l’aide au dévelop­pement était la solution pour dissuader les populations d’émigrer ; or elle est un échec (…) Il s’agit au mieux d’un paternalisme sinon d’un racisme inconscient consistant à dire : « Les pauvres, il n’y a arriveront jamais tout seuls ». Tous les programmes de dévelop­pement, qu’ils soient pensés par la Banque mondiale ou par les différentes coopérations, sont conçus par les donneurs d’argent, pas par ceux qui en bénéficient (…) ». Précieux aveu venu du ventre de la bête !

Le 12 septembre de la même année, c’était au président de la Commission européenne d’alors, Jean-Claude Junker, de s’y mettre, lors du discours sur l’état de l’Union : « Nous devons investir davantage dans nos relations avec ce grand et noble continent et ses nations individuelles. Nous devons arrêter d’envisager cette relation entre l’Afrique et l’Europe comme si nous n’étions qu’un donneur d’aide au développement. Une telle approche serait insuffisante. En fait, humi­liante. L’Afrique n’a pas besoin de charité, elle a besoin de partenariat équilibré, d’un vrai partenariat. »

Remontons encore dans le temps. En septembre 2017, le très libéral Institut Montaigne avait publié un rapport: Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui, affirmant : « Il est (…) temps de considérer les pays africains comme nos partenaires, politiques et écono­miques ». Évidemment pour des enjeux très très real politic, mais qui semblent cadrer plutôt bien avec l’approche de terrain tous azimuts réclamée par Vincent Ledoux : « L’Afrique présente pour les entreprises françaises de nombreuses opportunités. Ce discours de restart doit libérer les énergies et favoriser l’accès des entreprises françaises aux marchés africains. » ( A lire : Aide au développement : GAME OVER )

Décentralisation ou disparition des nations ?

Alors, oui, dépassons ce concept éculé d’aide au développement et lançons-nous dans des « investissements partagés pour une communauté de destin » ! Comment ? Par une approche « décentralisée ». Laquelle ? Celle privilégiant la relation directe entre collectivités françaises (métropole, régions, départements, communes) et africaines! Car « moins de 15 % des collectivités territoriales françaises ont une relation avec un pays africain, tous modes de relations confondus. » En clair, sortons du « la Corrèze avant le Zambèze » et démultiplions les jumelages de communes et autres clubs sportifs !

De qui se moque-t-on ? Est-ce cela sortir de l’impuissance, du « paternalisme », du « racisme inconscient » ? A qui fera-t-on croire qu’une telle approche sera l’alternative à l’échec de l’aide au développement ? Si l’on ne peut que louer le dialogue interculturel, les initiatives de terrain, l’entraide entre popu­lations, doit-on pour autant en faire l’alpha et l’omega d’une politique de coopération ? Et qui plus est envers des pays qui ont un besoin immédiat de politiques volontaristes et coordonnées, de transferts de techno­logies et de qualification, d’investissements productifs d’envergure pour sortir de l’indi­gence! Comment la France peut-elle s’ima­giner ainsi concurrencer les pays émergents (Chine, Russie, Japon) sur ce terrain ?

Une ironie d’autant plus grande que cet appel à la décentralisation émane d’un pays qui fait mourir à petit feu ses propres communes rurales et qui a poussé à la démission des centaines de maires – sans compter qu’en 2018, 49 % d’entre eux ne souhaitaient pas se représenter aux élections municipales de 2020. En fait, ce rapport ne prône pas la décentralisation mais le morcellement, purement et simplement. Il acte le désenga­gement – si ce n’est la disparition – de l’État français, qui après s’être coupé (acculé par les directives de l’UE) des moyens de développer à grande échelle son propre territoire, se coupe définitivement des moyens de contri­buer au développement de celui des autres…. tout en exportant son modèle d’État confetti à l’Afrique !! A l’heure de la ZLEC, cela ne sent pas bon du tout…

Amis rassurons-nous, il y a aussi l’arsenal à l’américaine ! : dispositif Foreign Challenge pour la construction de projets Afrique/France, Volontariat International d’Échange et de Solidarité (VIES), Volontariat Interna­tional en Entreprise (VIE), Volontariat Inter­national en Administration (VIA) ; ainsi que les dispositifs type Jeunes Ambassadeurs de l’Afrique, Diaspo’Lab, Choose Africa, Digital Africa, etc.

Enfin quelques (bonnes) mesures de saupoudrage culturel, comme le renfor­cement de la présence de l’histoire et de la culture africaines dans les manuels scolaires ou, pour répondre à quelques récentes polé­miques, « faire du processus de restitution des oeuvres d’art africain une opportunité de mise en relation des territoires en France et en Afrique ».

En ce qui nous concerne, nous proposons au contraire une approche centralisée, au sein d’un grand ministère de la Coopération, du co-développement et de l’Intégration, pour mettre un vrai point final à la fausse aide au développement. C’est ce que nous avions proposé avec le candidat présidentiel Jacques Cheminade dès 2017. Et ce, en agissant de la base au sommet et du sommet à la base, autour d’une grande politique de dévelop­pement industriel de l’Afrique, en jetant les derniers vestiges de la Françafrique à la rivière et en favorisant le développement du capital humain sur place. On se doit de penser en terme de Grande Renaissance africaine, car c’est cela qui est attendu par l’Histoire et par les millions de jeunes du continent.

  1. Selon le baromètre Africaleads 2018

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