Russie : mon intervention à Saint Pétersbourg

Compte-rendu du XIIe Congrès international des hauts responsables des questions de sécurité

par Sébastien Périmony

Du 23 au 25 avril 2024 s’est déroulé à Saint-Pétersbourg (Russie) le XIIe Congrès des hauts responsables de la sécurité, auquel était invitée à participer une délégation française composée d’Ali Rastbeen, directeur de l’Académie de géopolitique ( Discours en Annexe 3), du journaliste et écrivain Pierre Lorrain (Intervention en Annexe 4) et de moi-même, représentant l’Institut Schiller en France. Ce congrès était organisé par le président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, Nikolaï Patrouchev, qui a donné le ton de ces deux jours de discussion. Dans son discours inaugural, il a évoqué d’emblée l’urgence de la situation internationale en matière de sécurité, tout en se réjouissant de la participation d’officiels de haut rang de 106 pays, ce qui, a-t-il ajouté, montre l’intérêt que suscite l’émergence d’un monde multipolaire, fondé non plus sur des règles, ni sur le dollar, mais sur le droit international.

Il a évidemment évoqué les tensions accrues générées par cette transition vers ce monde multipolaire, mettant en cause certains États qui veulent préserver leur hégémonie à tout prix, dévalorisant le droit international et faisant des Nations unies un système en perte de vitesse.

S’exprimant par visio-conférence, le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, a alors pris la parole pour nous rappeler qu’« il ne fait aucun doute que le terrorisme international reste l’une des menaces les plus graves du XXIe siècle. Les attentats terroristes perpétrés dans diverses régions ne sont pas uniquement le fait de groupes radicaux, mais impliquent également les services de renseignement de certaines nations » (voir discours complet en Annexe 1). On pense immédiatement à l’horrible attentat perpétré le 22 mars au Crocus City Hall, près de Moscou, tuant 143 personnes et en blessant des dizaines d’autres.

Il a toutefois conclu en déclarant : « Je tiens à le répéter : la Russie est prête à collaborer étroitement avec tous les partenaires intéressés afin de préserver la sécurité mondiale et régionale et d’établir un nouvel ordre international multipolaire conforme aux intérêts de la majorité des nations. »

Il y avait donc 106 pays représentés, dont plus d’une quarantaine ont pu s’exprimer dès le premier jour (sur 52 prévus) sur le thème « Assurer la sécurité de l’information dans le monde polycentrique émergent : menaces et opportunités ». Avant cela, un clip vidéo (voir transcription complète en annexe 2) a fait le bilan de la guerre cybernétique en cours, dont voici l’introduction : « Nous vivons à l’ère d’une quatrième révolution technologique qui va fournir à l’humanité de nouvelles opportunités qu’elle n’avait pas auparavant. Les communications modernes et les technologies de communication de masse, l’internet des données, l’intelligence artificielle, le cloud, la blockchain, le big data, le e-gouvernement, la médecine digitale et les cryptomonnaies font déjà partie intégrante de notre quotidien. Mais malgré tous les avantages indéniables de ces technologies, les technologies de l’information et de la communication posent aussi de nouvelles menaces. Des menaces pour la paix internationale, la sécurité et la stabilité du monde. Des menaces à la souveraineté et à l’intégrité territoriale des Etats. Ces technologies sont en effet devenues l’un des instruments d’interférence dans les affaires intérieures des pays. A travers les réseaux sociaux, des pirates incitent à l’inimitié interethnique, interraciale et interreligieuse, faisant la promotion du terrorisme et de la xénophobie. Ainsi les soi-disant Révolutions de couleur, ainsi que les tentatives de détériorer l’environnement social et politique en provoquant des manifestations en Biélorussie, en Iran, en Serbie, en Géorgie et en Ukraine, en sont les premiers exemples. Les actes criminels faisant appel aux technologies modernes entravent le renforcement de la paix et de la coopération entre les Etats, détruisant les cultures nationales et ruinant les valeurs spirituelles. La situation des affaires internationales dans le domaine des technologies de l’information et de la communication peut être caractérisée par une augmentation des conflits géopolitiques. »

Plus de 40 pays se sont ainsi exprimés sur cette question, dont la Serbie, la Chine, l’Inde, l’Iran, le Vietnam, le Brésil, l’Égypte, l’Organisation de Coopération de Shanghai, l’Algérie, l’Angola, etc.

Relevons toutefois quelques prises de paroles intéressantes, comme celle du représentant serbe, qui a ouvert le bal en évoquant la guerre hybride et culturelle menée contre la jeunesse occidentale et d’ailleurs, via les réseaux sociaux Instagram et Facebook. Il a évoqué les troubles psychologiques qui touchent de nombreux jeunes dans le monde du fait de ces addictions et de la propagande diffusés sur ces réseaux sociaux.

La Chine a réitéré son engagement contre l’unipolarité et la loi du plus fort, relevant que ce qui gouverne le monde aujourd’hui, c’est le développement du Sud global. Elle a également mis en garde contre la militarisation du cyberespace, rappelant que le président chinois Xi Jinping avait proposé en avril 2022 une Initiative pour la sécurité mondiale (ISM), visant à ouvrir une nouvelle voie vers la sécurité, en préférant le dialogue à l’affrontement, le partenariat à l’alliance et l’esprit gagnant-gagnant au jeu à somme nulle.

Quant à l’Inde, elle a mentionné le « dark web » et les escroqueries sur internet, où existent d’importantes failles de sécurité qui affectent des millions de personnes dans le monde, et a présenté les mesures que le gouvernement indien mettait en place pour lutter contre ce fléau.

Le représentant du Conseil de sécurité de la République d’Iran s’est attaqué aux monopoles de l’internet contrôlés par les États-Unis : Windows, Android, Google, Microsoft, etc., pointant du doigt cette hégémonie. Pour protéger notre souveraineté, a-t-il affirmé, nous devons développer nos propres outils et logiciels.

Il est impossible de rendre compte ici de toutes les interventions, mais il faut toutefois mentionner celle de Serguei Glaziev, commissaire à l’Intégration et à la Macroéconomie au sein de la Commission économique eurasienne, l’organe exécutif de l’Union économique eurasienne. Il a insisté sur trois points, fondamentaux pour les membres de l’UEEA : abandonner le dollar, développer leur propre système de paiement et pourquoi pas, utiliser des monnaies numériques nationales sous contrôle des Etats et basées sur des biens physiques internationaux.

Mentionnons également L’Afrique du Sud, qui se révèle un acteur majeur dans la politique internationale de pacification et joue un rôle important pour dénoncer les atrocités qui ont cours actuellement en Palestine. La présidente du Conseil de sécurité sud-africain a déclaré que les BRICS, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et l’Initiative une Ceinture une Route constituaient désormais le nouveau monde, en lieu et place de celui de l’après-guerre, dit de Bretton Woods. Elle a remarqué que bien que l’Occident tente de résister, il ne sait plus où donner de la tête et ce déplacement du monde vers le Sud entraîne un risque de conflit. Elle a également évoqué les guerres de l’information et la manipulation des consciences en Occident pour empêcher que cela soit compris. « Le Sud global, c’est l’avenir, a-t-elle conclu, c’est inévitable. »

Pour en finir avec la première journée, l’intervention la plus intéressante fut celle du représentant du Niger : « Le nouveau nom de l’impérialisme, c’est le terrorisme ! »

« L’ordre occidental est définitivement révolu », a-t-il déclaré d’emblée, expliquant que son pays, comme le Mali et le Burkina Faso, avait lancé des initiatives pour « se libérer du joug du néocolonialisme », et que la politique occidentale de financement et de soutien au terrorisme dans la région du Sahel, conduisant à déstabiliser certaines régions, était désormais comprise par ces pays. Toutes les révolutions qu’ils ont menées visent à reconquérir leur souveraineté contre les puissances étrangères qui « organisent le sous-développement, pillent les immenses richesses du sous-sol, créent la psychose au sein des populations par le sous-développement et portent atteinte au vivre-ensemble (…) Grâce à nos militaires et à nos jeunes, nous avons sauvé la population. (…) Nous avons sauvé in extremis nos États de leur disparition programmée par cette politique, avec la création, le 16 septembre 2023, de l’AES (Alliance des États du Sahel). » Aujourd’hui, grâce à l’armée et à la population, ils se sont enfin libérés et ont « brisé les chaînes du néocolonialisme », a-t-il conclu.

Lors de la deuxième journée consacrée au thème « Préserver l’identité nationale et les valeurs traditionnelles pour maintenir la sécurité, la paix et la stabilité internationales », j’ai eu l’occasion de présenter les solutions proposées par l’Institut Schiller.

Comme lors de la première journée, des dizaines de pays sont intervenus sur le thème annoncé, dont le modérateur a défini les éléments sous-jacents : la dictature de l’Occident contre les intérêts de la majorité des pays du monde, le déclin de l’unipolarité et le conflit des valeurs. Il a rappelé que la continuation de la politique coloniale occidentale avait pour but d’éliminer l’identité nationale des pays colonisés en promouvant des valeurs contraires à la nature humaine. Pour certains, les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale sont ébranlés par ce nouvel ordre polycentrique et donnent le vertige à l’humanité en provoquant un nouveau risque de guerre mondiale, rappelant à ce titre les mots du pape François : « La guerre mondiale par morceaux est en train de se transformer en véritable conflit mondial. »

Parmi tous les sujets évoqués par les participants, certains revenaient plus souvent, tels que le danger de la légalisation de la drogue (voir notre rapport), la propagande chez les plus jeunes en faveur du changement de genre, la destruction des valeurs religieuses, etc.

Enfin, notre collègue Ali Rastbeen, directeur de l’Académie de géopolitique, a pu intervenir lors d’une table ronde sur le thème principal (voir discours en Annexe 3), et moi-même, dans une autre session sur le thème de « La coopération internationale pour lutter contre l’immigration illégale ».

Je conclurai ici avec le texte de mon intervention : ( Pour voir la vidéo, cliquez ici et en version russe )

ANNEXE 4 : Intervention de Pierre Lorrain, journaliste et écrivain

Les défis des médias dans le paysage mondial en mutation : le cas de la France

Monsieur le président de séance,

Mesdames et Messieurs les chefs de délégation,

Mesdames et Messieurs,

Avant tout, je tiens à remercier le Conseil de Sécurité de la Fédération de Russie pour l’accueil qui nous a été réservé, à mes collègues de France et à moi, à Saint-Pétersbourg.

Je tiens à préciser que mon intervention ne reflète nullement la position des autorités française. Elle n’engage que moi-même.

Au cours de cette session, il a été principalement question de sécurité de l’information. Je me propose de parler de l’information elle-même et de son véhicule traditionnel, les médias, domaine dans lequel je travaille depuis plus de quarante ans.

Le but de cette courte communication est de mettre en évidence les défis presque insurmontables auxquels sont confrontés les médias occidentaux en général – et français en particulier – dans la transition à laquelle nous assistons vers un monde polycentrique.

Mon expérience dans la presse européenne m’a montré que pour de très nombreux de mes collègues – pas tous heureusement – il est très difficile, voire impossible, de se situer dans un système de relations internationales où les pays occidentaux n’occupent plus la place centrale. Ils se trouvent dans une situation presque pathologique de refus de l’évolution de la planète vers le monde multipolaire tel qu’il se révèle aujourd’hui. Leur conception des rapports de force planétaires est restée figée à l’époque des années 1990 où les Occidentaux dominaient la politique mondiale et considéraient tous les autres pays comme des partenaires mineurs à qui on pouvait dicter des conditions.

Dans les milieux occidentaux de l’information, la France occupe une place particulière en raison du poids traditionnel de l’idéologie dans la société. La perte de l’hégémonie occidentale y est particulièrement sensible et se traduit essentiellement par la négation et l’occultation presque totale de tout ce qui vient contrarier le discours dominant. Précisons que ce discours n’est pas forcément celui du gouvernement en place, mais plutôt celui qu’imposent la « bien-pensance » et la culture dominante empreinte de « wokisme ». Les valeurs traditionnelles sont discréditées, à commencer par la famille, et tout ce qui n’est pas conforme aux dogmes éco-conscients et inclusifs est discrédité comme complotiste et dénoncé ou passé sous silence dans la presse traditionnelle. Quant aux pays qui refusent cette culture occidentale, ils sont forcément rétrogrades et doivent être combattus idéologiquement, politiquement et même militairement.

Évidemment, dans mon pays, cela n’empêche pas le débat politique, parfois virulent, mais à condition qu’il reste dans les limites de la doxa tacitement autorisée. On ne peut pas parler réellement d’une censure de la presse grand public, mais d’une autocensure des rédacteurs et des journalistes eux-mêmes. En effet, pour des raisons qui tiennent à la culture politique et aux luttes idéologiques intrinsèques à la France, les journalistes français sont plus des militants ou des juges que de véritables professionnels de l’information. Pour eux, la distinction entre les faits et les commentaires n’existe pas. Leurs articles sont orientés, volontairement ou non, et ils se comportent plus en « spin doctors » ou en propagandistes qu’en véritables professionnels.

De plus, on assiste à une dérive préoccupante : traditionnellement, les publications n’avaient pas des positions homogènes et il était possible d’obtenir une information honnête en comparant des articles d’orientations différentes. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas et l’écrasante majorité des organes de presse reste dans le conformisme et semble avoir perdu tout esprit critique.

Permettez-moi une anecdote personnelle. Dans les années 1990, j’enseignais au sein d’une importante école de journalisme à Paris. Mes étudiants avaient comme idéal de devenir journalistes d’investigation et de dénoncer les compromissions et les mauvaises conduites du pouvoir. Les collègues qui m’ont succédé m’ont rapporté une lente dérive au fil du temps : la plupart des futurs journalistes qu’ils forment aujourd’hui ont perdu toute volonté de lutter pour la vérité et se sont transformés en champions des grandes causes écologiques et sociétales du moment, essentiellement « wokistes ». Or, ces causes sont celles que défend le gouvernement. Il y a donc une alliance tacite entre le pouvoir et la presse, à l’exception de quelques rares magazines qui présentent une vision différente sur certains sujets comme la société, la politique d’immigration ou l’économie.

En revanche, dès qu’il s’agit de politique internationale, l’unanimisme règne. Ainsi, concernant l’opération militaire spéciale en Ukraine, la totalité des médias reprennent sans discernement la propagande otanienne de la « guerre non provoquée » et ne diffusent que la vision ukrainienne des événements. Quant à Gaza, la plupart des partis politiques et des médias – à l’exception de l’extrême gauche – estiment de manière totalement partisane et irrationnelle qu’il est impossible de parler de « génocide » en dépit du bilan dramatique et disproportionné en victimes innocentes et destructions d’infrastructures civiles vitales.

Pour conclure, il faut constater que la prise de conscience par la société française de la réalité de l’évolution de la planète vers le polycentrisme ne peut se faire qu’au prix de lourdes et difficiles remises en question. Par exemple, les élites politiques et journalistiques françaises expliquent la perte par la France de ses positions dans un nombre croissant de pays d’Afrique par de supposées actions malveillantes de la Russie et de la Chine. Il ne leur vient pas à l’esprit qu’il faut essentiellement blâmer les insupportables comportements néocoloniaux français, car les autres pays ne font que mettre à profit le rejet croissant que ces comportements provoquent.

En réalité, il faudra sans doute de longues années pour que Paris tire les enseignements de ses erreurs. Des années d’autant plus longues que les organes de presse français ne peuvent plus jouer leur rôle traditionnel qui consiste à montrer la réalité telle qu’elle est : ils se replient dans le monde illusoire de la suprématie occidentale.

Merci de votre attention.

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