EXCLUSIF : Sommet Chine-Afrique ( FOCAC ) Interview de Sébastien Périmony

23 AOUT 2018

« Sébastien Périmony, un expert français est optimiste sur le sommet à Beijing du Forum de coopération sino-africaine et sur la collaboration tripartite sino-franco-africaine. »

Traduction d’une interview au Quotidien du peuple en ligne Paris, le 23 août 2018, par Ge Wenbo

Source en mandarin : world.people.com.cn/n1/2018/0824/c1002-30248646.html

Dernièrement, l’expert en questions africaines de l’Institut Schiller, Sébastien Périmony, a accordé une interview exclusive : il y exprime son optimisme quant au sommet à Beijing du Forum de coopération sino-africaine et sur la collaboration tripartite sino-franco-africaine.

Question : Que pensez-vous de la coopération sino-africaine de ces dernières années et de la connexion de l’ « Initiative une ceinture, une route » avec les pays africains ? Les deux parties en ont-elles profité ?

S. Périmony : La Chine connaît un succès concernant les projets de construction en Afrique. L’initiative chinoise « Une ceinture une route » est en train de connecter le monde entier, réalisant beaucoup de rêves de l’histoire de l’humanité. Cette initiative a beaucoup de points communs avec des conceptions proposées par des économistes et des homme politiques voulant développer le leadership de l’Afrique. Autrement dit la Chine réalise leur rêve. Et ceci d’une part parce que la Chine elle-même est devenue puissante, au point de pouvoir fournir des produits et des services pour l’Afrique et le monde entier, et d’autre part parce que cette initiative s’accorde avec le consensus général en faveur du développement pacifique mondial, une tendance nouvelle de notre époque.

L’Initiative chinoise « Une ceinture une route » est basée sur un principe d’égalité et de bénéfice mutuel, c’est la raison pour laquelle elle est largement bienvenue en Afrique. Du point de vue chinois, comme cette approche contribue au développement économique de l’Afrique, elle améliore l’environnement commercial ; or la Chine n’est pas le Père Noël, il y a énormément d’intérêts chinois en Afrique. Du côté africain, plus de 3000 entreprises chinoises qui s’y sont installées ont créé plus de trois millions d’emplois locaux (1) ; ce faisant, l’Afrique a acquis des infrastructures et la mobilité de sa main d’œuvre. C’est ce qu’a fait la Chine pour elle-même durant les quarante dernières années de réforme et d’ouverture, avec une croissance moyenne annuelle de 9 %. Simultanément, elle continue de satisfaire et de renforcer les conditions matérielles de son développement. Pendant de nombreuses années, l’Afrique a quant à elle stagné. Pour autant, durant ces 15 dernières années, l’investissement et le travail de la Chine en Afrique a progressivement changé la situation, stimulant l’économie africaine.

Q : Qu’attendez-vous du sommet à venir qui aura lieu à Beijing sur la coopération sino-africaine ?

P : Considérant ce qui s’est passé dans les derniers mois précédant ce sommet, j’attends beaucoup de celui-ci. En mai de cette année, le Burkina Faso, pays d’Afrique de l’Ouest, a rétabli les relations diplomatiques avec la Chine. C’est non seulement une reconnaissance de la Chine [unique] mais également le fait de l’attrait économique que représente l’Initiative une ceinture une route. Le mois dernier, le président Xi s’est rendu dans des pays africains comme l’Afrique du Sud, le Sénégal, le Rwanda et d’autres. Ses visites ont montré sa constance quant aux idées et à une politique de développement commun sino-africain. De plus, le sommet des BRICS qui a eu lieu le mois dernier en Afrique du Sud a prouvé que l’Afrique commence à jouer un rôle de plus en plus important sur la scène économique et dans l’histoire mondiale. Pour cela, le soutien de la Chine est indispensable.

Après tous ces préludes, nous allons enfin entrer dans l’apogée – le sommet sino-africain de Beijing. Les chefs d’Etat et de gouvernements chinois et africains et des experts de haut niveau se réuniront pour apporter leurs idées pour la continuation de la coopération sino-africaine. A mon avis, ce sommet va être très fructueux. Il aura probablement deux effets positifs :

– renforcer la puissance et la complicité de la coopération sino-africaine en développant et planifiant de nouveaux projets de connectivité et des investissements à long terme. Ces derniers contribueront, par le développement et la stabilisation sur une partie du continent, à lutter contre la pauvreté, la faim, la corruption, les conflits raciaux, etc. Ces phénomènes ont des ancrages historiques mais sont encore à vif aujourd’hui.

– élargir le champ de coopération de l’Afrique à l’Initiative une ceinture une route (ICR) avec l’Afrique. Le mécanisme de collaboration sera de plus en plus complet et les projets de plus haut niveau et à long terme seront de plus en plus favorisés. L’ICR aidera l’Afrique à réaliser son rêve de se fournir en énergie nucléaire pour l’électricité.

Q : Que pensez-vous de la coopération tripartite sino-franco-africaine ? Y a –t-il une nécessité et des conditions pour accroître cette coopération ?

P : Il y a plusieurs bonnes raisons pour encourager la Chine, la France, et l’Afrique à lancer une coopération tripartite.

La politique de contrôle économique de la France en Afrique est entrée dans une impasse. La pauvreté mène toujours à des révolutions. Le mécanisme de contrôle le plus « efficace » exercé par France est le Franc CFA. La gestion française contrôle fermement la Banque centrale de l’Afrique de l’Ouest ainsi que la Banque de l’Afrique centrale, décide de la direction des flux monétaires, limite les budgets. C’est ainsi que 180 millions d’Africains de 14 pays ont perdu leur autonomie monétaire. Le contrôle français rend la monnaie faible, l’Afrique francophone importe plus qu’elle n’exporte, tout cela mécontente déjà plusieurs pays africains. De plus en plus de gens sont contre cette « monnaie coloniale ».

Néanmoins, tout ce contrôle n’empêche pas le déclin du rôle de la France en Afrique. Par exemple, selon un rapport de l’ambassade de France au Sénégal et une enquête de 2016, la proportion de l’économie française dans l’économie sénégalaise est passée de 24,3 % en 2002 à 15,9 % en 2016. La raison : les politiques de la France en Afrique n’ont pas été efficaces ces dernières années, elles ont manqué d’une vision globale, de la planification et du capital nécessaire. La coopération manque de détails concrets, elle est difficile à réaliser, elle manque d’une volonté politique positive, elle s’est contentée de maintenir son influence. Actuellement, l’Afrique n’est pas la priorité de la France. Après son arrivée au pouvoir, le président Macron s’est certes rendu enAfrique mais il n’a prononcé que des paroles creuses, pleines d’une logique politique dépassée. Les pays africains se sont rendu compte que ces politiques-là n’ont pas fonctionné, ne fonctionnent pas aujourd’hui, et ne fonctionneront jamais à l’avenir. La France a besoin d’une nouvelle solution en Afrique.

A l’inverse, la coopération sino-africaine « prospère » connaît un effet de contagion. Contrairement à la France, l’ICR proposée par le président Xi, fournit non seulement des technologies et le capital mais elle montre aussi une volonté forte de développement commun. Les Chinois se focalisent sur la construction des infrastructures. Cela a créé une base solide pour le développement économique africain et a un effet de contagion. Reprenons l’exemple du Sénégal : la proportion de la participation économique chinoise dans l’économie sénégalaise est quant à elle passée de 2,7 % en 2003 à 10,3 % en 2016. La Chine est devenue le plus grand investisseur étranger direct au Sénégal. La coopération sino-sénégalaise rend le marché sénégalais à nouveau dynamique ; elle a aussi incité les capitaux français à revenir au Sénégal, le rapprochant de la France. Des entreprises françaises ont aussi bénéficié des capitaux et des politiques de l’ICR via des co-entreprises. C’est un phénomène qui a souvent lieu en Afrique francophone.

La Chine et la France peuvent tout à fait lancer des coopérations en Afrique : nous avons des intérêts communs et nous pouvons aussi, chacun de notre côté, jouer notre rôle. A l’avenir, la Chine et la France pourront conserver les avantages de leur coopération dans des domaines tels que l’énergie nucléaire en Afrique ; à un niveau stratégique plus large, elles pourront aussi renforcer la connexion entre elles, par exemple dans le cadre du G20. Mais il faut faire attention : les situations des pays africains sont toutes différentes, on ne peut donc pas les aborder chacune de la même manière. On ne peut pas faire des promesses générales sans les réaliser, on doit écouter les besoins de chaque pays. Or la Chine et la France jouent chacune un rôle différent sur le continent, elles ne pourront donc pas se remplacer mutuellement. La tolérance de l’Initiative une ceinture une route laisse un espace suffisant pour une coopération tripartite sino-franco-africaine. Je crois que la Chine et la France peuvent jouer l’une et l’autre un rôle positif et distinct au sein de ce type de coopération pour aider enfin l’Afrique à trouver son propre modèle de développement.

Dan ce contexte, soit la France accepte le nouveau modèle chinois et renforce sa connexion avec l’ICR, et ce dans un cadre bilatéral ou multilatéral   soit elle continue à reculer en économie et en politique. L’option la meilleure est évidente. Je pense que Macron s’est rendu compte que la France était déjà dans une impasse en Afrique et que nous sommes à une croisée des chemins. Je pense donc qu’on peut envisager un changement de la politique française en Afrique. Les commentaires favorables émis par le nouveau gouvernement et le Sénat concernant l’ICR sont des signaux positifs. Nos partenaires italiens ont affirmé l’importance de cette initiative pour le développement africain, pour résoudre la pauvreté sur ce continent et l’immigration en Italie. Récemment, les Italiens ont établi un groupe nommé « Task Force China ». Ainsi, les représentants gouvernementaux n’ont pas visité en premier lieu Paris ni Berlin ni Bruxelles, mais Beijing. C’est don la Chine qui a remporté l’avantage. La question est posée aux Français, nous devons décider le plus vite possible.

(1) Il s’agit ici d’une extrapolation linéaire faite sur la base d’une étude du cabinet Mc Kinsey, sur un échantillon de 1000 entreprises chinoises en Afrique.

Un commentaire

  1. Les Entreprises françaises et le Gouvernement doivent s’intéresser de près à la dynamique Chinoise en Afrique. Une coopération réelle est possible pour développer chacun des partenaires aux bénéfices de l’Afrique et surtout des Africains.
    Pour augmenter le facteur de réussite des Grands Projets en Afrique et ailleurs, le concept de médiation est opératoire. Il permet une meilleur cohérence interne des partenaires d’un projet: Entreprise, et une meilleur cohérence externe avec les autres partenaires: Etat/Région /Entreprise/Population.

    Emile Ricard, médiateur professionnel

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